Ce que la censure réserve aux Russes en 2016

Interview d’Alexander Zharov dans le journal russe gazeta.ru. Il est le chef de l’agence russe Roskomnadzor, chargée de réguler et de censurer les médias.

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Photo montage Russie Info

Alexander Zharov n'est pas un des représentants les plus influents de l'Etat russe, mais il est à la tête de l'agence gouvernementale Roskomnadzor chargée de réguler et de censurer les médias (internet y compris).

Par le passé, Zharov a toujours été évincé des médias par son propre représentant, Maxim Ksenzov, qui faisait les Unes des journaux après diverses plaintes et accusations controversées, comme en mai 2014, lorsqu’il a affirmé que les régulateurs pouvaient bloquer Twitter ou Facebook “en quelques minutes”.
Le 25 décembre dernier, Ksenzov a annoncé officieusement qu'il quitterait son poste au début du mois de janvier 2016.

Quatre jours après cette annonce, Zharov se mettait sous les feux des projecteurs en accordant un long entretien au site d'information Gazeta.ru afin d’informer les Russes de ce qui les attend en 2016 de la part de leur censeur national d'internet.

L'interview couvre tous les domaines. Alexander Zharov évoque les frictions entre Roskomnadzor et Wikipédia (qui a résisté aux efforts déployés par le gouvernement russe pour censurer des articles sur les drogues illégales), les proxys anonymiseurs, l'emploi des mots “ISIL” et “Daesh”, et la nomination de German Klimenko, nouveau conseiller internet de Vladimir Poutine.

Trois sujets sont également abordés par Zharov avec Gazeta.ru : évaluer la normalité de la censure médiatique russe, mesurer le succès de la censure russe et réguler le marché russe des applications de messagerie pour téléphones.

La Russie, un pays "normal"

Interrogé sur la raison pour laquelle la Russie considère qu'il est nécessaire de réguler ses médias de façon si stricte, Alexander Zharov a tout d'abord botté en touche, affirmant que les questions touchant aux objectifs des régulations devaient être adressées aux législateurs russes, Roskomnadzor n'étant qu'un exécutant.

Toutefois, il est clair que le responsable n'est pas opposé à ces régulations ; il justifie les restrictions imposées par l'Etat sur les médias de la façon suivante :

Nos lois sont assez libérales comparées aux autres pays et au pouvoir qu'ils accordent à leurs organismes de surveillance, concernant le retrait de certains contenus, par exemple durant les émissions.”

Lorsque Gazeta.ru lui demande de citer un exemple de “loi plus stricte” qu'en Russie dans “au moins un pays civilisé”, Zharov nomme les Etats-Unis :

"Lorsqu'une chaîne câblée new-yorkaise a commencé à diffuser le film “08-08-08″ sur l'attaque de la Géorgie contre l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie, un agent du FBI arriva dans le studio environ 30 minutes après le début du film, brandit son insigne et confisqua le matériel d'enregistrement des données avant de ressortir. Nous savons que les pouvoirs de police du FBI aux Etats-Unis sont illimités. Pouvez-vous imaginer un inspecteur de Roskomnadzor entrer dans une station télé et arrêter la diffusion ? Pour moi, c'est impossible."

A quoi Zharov fait-il allusion exactement ? Sa description d'un feuilleton américain avec un contenu pro-russe fait vaguement penser à une émission de Fox News du 13 août 2008, lorsqu'une femme témoin de la guerre en Ossétie du Sud avait été coupée au montage, remplacée par des publicités (les chaînes de télévision russes ont mis en avant l'incident, disant qu'il s'agissait d'un cas de censure.)

L’impact de la censure sur les sujets de société qui fâchent

Par ailleurs, dans un autre domaine, la loi russe prohibe la dissémination d'information qui encourage ou propage l'utilisation de drogues illégales. Il est également interdit de répandre des informations concernant le suicide.
Interrogé sur l'impact des régulations d'internet sur la consommation de drogues, Alexander Zharov a refusé de parler de l'efficacité des efforts de censure de Roskomnadzor.

“Je ne suis pas familier des statistiques sur la consommation de drogues. Il faut que vous vous adressiez au Service fédéral de contrôle des drogues”, a-t-il répondu à Gazeta.ru.

Il a expliqué que son travail consistait simplement à mettre en place des barrières pour que les jeunes restent à distance des drogues, mais il a aussi admis que des individus obstinés trouveront toujours des moyens de contourner les restrictions.

Des sujets "inacceptables"

Le responsable de Roskomnadzor était néanmoins disposé à parler d'autres statistiques, moins accablantes. Interrogé sur la campagne de la Roskomnadzor destinée à bloquer les contenus incitant au suicide, il a affirmé que “dans les neuf premiers mois de 2015, selon des données issues de Rosstat, le nombre de suicides durant la même période en 2014 a chuté de 7%, soit de 1700 vies.” Manifestement fier de son revirement, il a ajouté à Gazeta.ru : “La tendance est stable. Ces vies sont sauvées.

En mars 2015, la Roskomnadzor a forcé le site russe orthodoxe Pravoslavie i Mir à retirer un article sur un patient souffrant de cancer qui s'était suicidé parce qu'il était fatigué de combattre la maladie. Les censeurs ont expliqué au site internet qu'il est illégal de révéler dans un reportage les raisons d'un suicide.

Dans son interview avec Gazeta.ru, Zharov a affirmé qu'il était inacceptable d'écrire sur les patients en stade terminal commettant un suicide, mais il insiste tout de même sur les restrictions :

"Il faut écrire à propos de tout. La question est celle du contexte. Je pense qu'il n'est pas du tout nécessaire de décrire en détail le moyen utilisé pour se suicider. Parce que des centaines – voire des milliers – de gens pourraient être dans une situation similaire. Pour certains d'entre eux, l'article pourrait les faire basculer. On ne peut pas soulager toutes les douleurs, même avec les soins appropriés. Et un individu qui, dans cette situation, lirait l'article, pourrait dire : ‘Oui, c'est une façon d'en sortir.’"

Zharov a également pris la peine de souligner que la Roskomnadzor n'a jamais diffusé d'avertissement officiel à un organe de presse sur un reportage concernant le suicide, les communications de l'agence avec ces journaux n'ayant été qu'informelles.

Feu sur les messageries pour mobiles

Alexander Zharov a aussi largement critiqué les applications de messagerie sur mobiles, disant qu'elles font des profits sur le dos des entreprises de télécommunications et qu'elles fournissent une protection aux terroristes et aux spammers.

Il a recommandé des “accords” avec les fournisseurs d'accès à internet afin de déterminer l'”identité” des messageries :

"Personne ne dit qu'il faut bloquer les messageries. Une proposition a été faite pour les placer dans un cadre plus légitime. C'est-à-dire que si vous, chère application de messagerie, travaillez avec les réseaux de nos fournisseurs d'accès à internet, vous devez avoir un accord avec eux pour que vous puissiez au moins être identifié. Envisageons par exemple que – Dieu nous garde – une attaque terroriste a lieu et que les terroristes utilisent ce moyen de communication ."

Selon Alexander Zharov, les accords entre les applications de messagerie et les opérateurs réseau sont nécessaires pour ajouter celles-ci au Système des activités opérationnelles et d'investigation (SORM), que la police russe utilise pour contrôler internet, entre autres.

Par ailleurs, le chef de Roszkomnadzor a déploré un manque de régulations contre les fausses rumeurs, comme celle qui a circulé sur les réseaux sociaux le 10 novembre 2015, affirmant que 18 kamikazes attaquaient la ville de Kazan, (selon l'agence d'information RBC, les fausses nouvelles étaient en fait diffusées par SMS).

Une épée et un bouclier, ou un boulet et une chaîne ?

Dans cette même interview, Zharov a déclaré à Gazeta.ru que la Russie continue de créer de nouvelles régulations sur les médias parce que le pays rattrape actuellement son retard dans la révolution médiatique ; celle-ci a entraîné une explosion de contenus générés par les utilisateurs qui sont maintenant en compétition avec le journalisme traditionnel.

Alors que les utilisateurs d'internet produisent plus d'informations et de divertissement qu'ils ne l'ont fait auparavant, les médias classiques font encore les frais de la censure russe. Dans sa question finale, Gazeta.ru a demandé à Zharov comment les organes de presse, touchés par ces restrictions, vont pouvoir faire face aux nouveaux venus.

Zharov a affirmé aux journalistes qu'ils n'avaient rien à craindre, pourvu qu'ils suivent les règles suivantes :

"Si vous ne propagez pas l'extrémisme, si vous ne jurez pas, n'écrivez pas sur les bienfaits des drogues ou sur la beauté du suicide et ne mettez pas de la pédopornographie dans vos articles, Roskomnadzor n'aura aucune raison de vous punir."

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