BD: voyage dans la « Russie terrifiante » de Poutine »

Dans « Les Cahiers russes », Igort suit les traces de la journaliste Anna Politkovskaïa. A travers la question tchétchène se dessine la « démocrature » russe. De notre partenaire Rue 89.

Illustration extraite des “Cahiers russes”, page 36 (Igort/Futuropolis)

Elégant et presque anachronique avec son complet, son écharpe et sa fine moustache à la Clark Gable, Igort s'attarde un instant sur un tableau accroché au mur du café où nous avons rendez-vous. Sourire bienveillant. Il prend place sur le sofa.

Dessinateur italien, élevé dans la culture russe et vivant aujourd'hui à Paris, Igort est un curieux personnage, avec un accent suffisamment marqué pour faire rimer « héros » avec « zéro ».

Après de nombreuses BD sur le jazz et l'univers du polar, il explore la Russie actuelle et la guerre de Tchétchénie. Pendant deux ans, il voyage en Ukraine, en Russie et en Sibérie, « un endroit bizarre qui ne prévoit pas l'homme ».

Deux livres voient le jour. « Les Cahiers ukrainiens », d'abord, dans lequel Igort raconte le « génocide ancien d'Holodomor », une famine artificiellement provoquée par Staline en Ukraine, entre 1932 et 1933.

Puis « Les Cahiers russes », un récit-témoignage sur la Russie de Poutine. A travers un portrait en creux d'Anna Politkovskaïa, journaliste militante, assassinée dans l'ascenseur de son immeuble moscovite en 2006, Igort dessine « le génocide actuel en Tchétchénie, […] un martyre qui se passe aujourd'hui aux portes de l'Europe ».

« On a souvent parlé de ça avec des auteurs que j'aime bien, comme Tardi ou Spiegelman », commente-t-il.

« On se disait : il est temps, il faut faire des livres politiques. Il faut sortir de l'atelier. Moi, je suis tombé sur ce sujet-là. »

Raconter « la démocrature » russe

Sa démarche est élémentaire :

« La Russie est un cas de fausse démocratie : il faut parler, raconter. La Tchétchénie, officiellement, est “ une affaire russe ” mais pour moi, on n'a pas le droit de tourner la tête. Alors je me retrouve à témoigner d'atrocités, à raconter une Russie terrifiante qui menace les droits de l'homme, et que les soviétologues appellent “démocrature”.»

« Je voulais comprendre qui était Anna Politkovskaïa »

La bande dessinée d'Igort utilise des extraits de rapports d'Amnesty international, des articles d'Anna Politkovskaïa, des témoignages de sa traductrice, de soldats russes et de terroristes tchétchènes....

L'engagement d'Anna Politkovskaïa sert de fil rouge. Le fantôme de la militante hante toute la narration. Igort éclaire « quelle femme elle était », mais aussi le rôle qu'a joué la journaliste dans la prise d'otage d'un théâtre moscovite par un commando tchétchène en 2002, ainsi que son amitié avec Litvinenko, ex-agent du FSB et opposant de Vladimir Poutine, empoisonné en 2006.

« Il n'y a pas un livre sans une vraie obsession », sourit Igort, qui est retourné sur les lieux où elle a été assassinée.

anna_19__0.jpg
Une planche extraite des « Cahiers russes », page 19
(Igort/Futuropolis)

« Evidemment, Anna Politkovskaïa est un symbole. Les médias ont figé le portrait d'une héroïne politique. Moi, ce que je voulais faire, c'était raconter l'aspect humain. La guerre en Tchétchénie est une guerre qui dépersonnalise : souvent, les Tchétchènes ne sont pas appelés par leur vrai nom. On gomme leur personnalité et c'est un double homicide.

Je me suis retrouvé dans la cage d'ascenseur où Anna Politkovskaïa a été assassinée. Il y avait des décorations très bizarres. Je me suis demandé si elles n'avaient pas été mises pour cacher le souvenir de taches de sang.
Le même jour, à Moscou, ils avaient assassiné l'avocat Stanislav Markelov, copain d'Anna Politkovskaïa, qui défendait la cause tchétchène et une journaliste stagiaire qui travaillait dans son journal, Novaïa Gazeta
. »

En chemin, Igort retrouve la traductrice et amie d'Anna Politkovskaïa

« En Russie, des militants des droits de l'homme sont tués. Là-bas, il y a un vrai danger. On sait très bien que les 100 ou 150 militants qu'on voit sur les photos autour d'Anna Politkovskaïa avec leur pancarte sont des gens condamnés à mort. C'est une atmosphère qu'on ne comprend qu'en vivant là-bas.

En parlant avec Galia Ackerman, la traductrice française d'Anna, on a reconstitué une triade de militants qui essaient d'amener Poutine et le gouvernement russe devant un tribunal international, pour crime contre l'humanité. Enregistrer, donner une voix à ces gens-là était important. »

"Comment dessiner l'atrocité ? "

« La structure du livre suit mon arrivée à Moscou sur les traces d'Anna. L'histoire de Moussa ouvre sur la Tchétchénie. Elle est racontée dans un rapport d'Amnesty international qu'Anna Politkovskaïa connaissait bien. C'est une histoire très importante. Les documents officiels sont terrifiants. Une fois qu'on les a lus, on ne peut pas oublier.

Au “ camp de filtrage ” de Tchernokozovo, il n'y a pas de travail forcé. Il n'y a que de la torture : les gens sont tués ou mutilés. Dessiner, ça pose un certain nombre de questions graphiques : comment représenter ça ? Je me le demandais tous les jours.

Image of Les Cahiers Russes: La guerre oubliée du Caucase
Manufacturer: Futuropolis
Part Number:
Price: EUR 22,00

“Raconter sans être illustratif”

“Je voulais raconter sans être illustratif. Le pacte que j'avais passé avec moi-même, c'était de ne pas mettre d'effets spéciaux. Je fais des albums depuis trente ans : au bout d'un moment, on sait comment dramatiser une scène. Là, j'ai essayé d'être le plus éthique possible : évoquer en dessinant des silhouettes, et sans exagérer.

De toute façon, les histoires parlent d'elles-mêmes. Il faut utiliser une technique la plus transparente possible : j'ai dessiné à la plume et aux pinceaux-feutres. Parfois, j'ai utilisé l'aquarelle. Les aplats de couleur sont faits à l'ordinateur.

J'ai travaillé à partir de photos, j'ai regardé les plans, essayé de voir quelle était l'atmosphère. Dans mes albums, j'ai toujours beaucoup travaillé sur l'atmosphère. Parmi les anecdotes, les archives racontent par exemple que dès qu'ils veulent s'amuser, les soldats mettent de la musique heavy metal. Pour les prisonniers, ça signifie qu'ils commencent à torturer.”

Ne pas blesser le lecteur, ne pas le consoler non plus

C'est un récit-témoignage, et non du BD-reportage, parce que je ne suis pas journaliste. J'ai été accueilli par des dissidents russes, c'est tout. Je témoigne.
Vous savez, quand vous travaillez, au bout d'un moment, il y a une petite lumière qui s'allume. Vous commencez à voir comment raconter l'histoire. Il faut être à l'écoute, comprendre si ça vient ou pas. […]

Là, jusqu'au dernier moment, je me suis demandé si le livre arrivait. S'il prenait forme. Si tout cela n'était pas un délire, mais un témoignage. C'est la première fois en trente ans que j'ai des doutes jusqu'au bout. […] Dans ce livre, j'évoque une chose qui me blesse. Ça donne un récit douloureux mais ça n'est pas fait pour blesser gratuitement le lecteur. Mais ça n'est pas non plus mon travail d'instaurer une catharsis, ça n'est pas à moi de consoler les gens. C'est un travail politique de résoudre la question tchétchène. ”

“Des gamins qui ne comprennent pas ce qu'ils font”

anna_69_0.jpg
Illustration extraite des “Cahiers russes”, page 69
(Igort/Futuropolis)

Quand j'ai lu ce témoignage [ci-dessus] dans un article d'Anna Politkovskaïa, j'ai été choqué. Tout à coup, cette croisade de gamins qui ne comprennent pas ce qu'ils font, qui abîment des vies, dont les leurs, m'est apparue dans toute sa tragédie.
Pour raconter ça graphiquement, il ne faut pas d'effet : ni de perspective, ni de cadrage grand angulaire, ni de jeu d'ombre et de lumière... C'est comme un documentaire : cadrage fixe, pour ne pas forcer la réalité.”

Igort évoque les tentatives d'empoisonnement et de meurtres perpétrés contre les opposants au régime de Poutine. Puis il referme la BD, et sourit :
Vous savez, face à cela moi, je ne suis rien. Je ne raconte que des petites histoires...
Cela dit, je viens d'être invité en Russie, je ne préfère pas y aller pour l'instant.

Retrouvez Aujourd'hui la Russie sur Facebook

Nouveau ! Aujourd'hui la Russie est aussi sur Twitter

0


0
Login or register to post comments