Avec la crise, la classe moyenne russe peut-elle disparaître ?

En Russie, la classe moyenne représenterait 42% de la population soit 60 millions de personnes. Aujourd’hui, elle est confrontée à une situation de crise telle qu’elle pourrait perdre son statut et tous ses acquis.

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Avec la crise qui frappe la Russie, le critère de la consommation qui définit la classe moyenne russe est déjà moins pertinent. Photo MD

Interview avec Natalia Guilluy-Sulikashvili, docteur en civilisation russe et spécialiste de la classe moyenne russe.

Russie Info : Lors d’une précédente interview, vous avez évoqué la classe moyenne en Russie comme étant fragile et exposée à tous les dangers. Dans la situation de crise actuelle, comment s’organise t-elle ?

Natalia Guilluy-Sulikashvili : La classe moyenne russe est dans une situation catastrophique. Elle tente de faire face à la crise en changeant ses standards de consommation, ses destinations touristiques et en vivant sur son épargne. Les Russes qui sont propriétaires et qui possèdent en plus une datcha n’hésitent pas à s’y s’installer afin de louer leur appartement, et avoir ainsi des revenus complémentaires. C’est un exemple. Mais cette économie à petite échelle n’empêchera pas le risque, pour cette classe sociale, de perdre ses économies et sa propension à épargner. Aujourd’hui, tous ses acquis peuvent être balayés par cette crise.

Je souhaite rappeler que les critères qui déterminent cette classe sociale sont particuliers, et sont différents de ceux qui définissent la classe moyenne occidentale. En Russie, elle se définie par la consommation - entre autre - et par son niveau d’étude, or avec cette crise, le critère de la consommation devient déjà moins pertinent.

Russie Info : Quel est le critère d’appartenance qui est le plus menacé ?

Natalia Guilluy-Sulikashvili : Aujourd’hui, un des critères de la classe moyenne en Russie est la possession d’un bien immobilier. De nombreux Russes ont contracté des crédits, et avec la crise du change, leurs traites mensuelles ont doublé. Beaucoup ne seront plus capables de rembourser leur emprunt et risquent de perdre leur bien immobilier. En Russie, les crédits s‘effectuent habituellement en devises étrangères parce que le taux proposé par les établissements russes pour des emprunts en roubles dépassent les 10%, (cette pratique, était déjà régulière avant la crise, ndlr). En devises, par contre, les taux sont plus intéressants mais le risque est aussi plus présent. On ne sait jamais, et à juste titre, ce qui peut arriver avec les euros ou les dollars.

Aujourd’hui, les banques proposent à ces consommateurs de basculer leur crédit en roubles, mais le taux d’intérêts actuel étant proche des 20%, cette population se retrouve dans une situation impossible. Le crédit immobilier est un des exemples qui montrent la difficulté de la classe moyenne parce qu’il est aussi un des critères par lequel elle se définit. Et aujourd’hui, ce critère est clairement en danger.

Russie Info : La classe moyenne russe, telle qu’on la définit, pourrait-elle disparaître ?

Natalia Guilluy-Sulikashvili : Elle existera toujours par rapport aux retraités et aux plus démunis, mais ses critères risquent d’être à nouveau définis. Aujourd’hui si on les applique (la consommation, les revenus stables, la propriété, les études), alors la classe moyenne russe ne représente déjà plus 40% de la population mais beaucoup moins.

De la même façon, on dit aujourd’hui qu’un individu qui appartient à la classe moyenne gagne environ 1.500 dollars par mois. Mais ceux qui gagnent cette somme depuis la crise ne sont plus aussi nombreux qu’avant. Donc les critères d’appartenance de cette classe vont être modifiés pour être adaptés à la nouvelle situation.

Russie Info : D’un point de vue politique, la réaction de cette classe ne risque t-elle pas de créer de l’instabilité ?

Natalia Guilluy-Sulikashvili : C’est tout à fait possible. Le pouvoir pourrait ne plus être soutenu par cette classe surtout si les acquis qu’elle a obtenus ces dix dernières années sont anéantis.
De façon générale, c’est une classe qui ne se sent pas protégée par l’Etat. Le nombre de licenciements augmente ainsi que le taux de chômage. Il y a par ailleurs une grande quantité de fermetures de petites et moyennes entreprises russes. Depuis le mois de décembre, de nombreux entrepreneurs font la queue dans les services des impôts pour clôturer leur business. Ces hommes d’affaires n’arrivent plus à payer les impôts et ne peuvent plus faire vivre leur activité avec le taux de change. C’est un phénomène impressionnant et très significatif.

Ces entrepreneurs sont justement des représentants de la classe moyenne. C’est elle qui porte ce segment des PME en Russie. Donc face à cette situation, elle peut effectivement montrer son mécontentement et dénoncer la politique actuelle de l’Etat et sa mauvaise gestion de la crise.

Russie Info: De là à favoriser l’opposition?

Natalia Guilluy-Sulikashvili : Pourquoi pas. Avec la menace de perdre ses acquis, il y a un fort risque pour qu’une partie de la classe moyenne rejoigne l’opposition.
Dans sa gestion de la crise, le kremlin adopte une stratégie politique et commerciale qui sous-entend que le pays ne va pas acheter à l’Europe "parce que c’est l’ennemie", puisqu’elle impose des sanctions à la Russie. Donc le pays préfère acheter en Amérique latine ou ailleurs.

Or j’ai rencontré plusieurs représentants de la classe moyenne déçus par cette position. Ils dénoncent justement ces pratiques qui ne favorisent pas les entrepreneurs russes, et ne les aident pas à produire localement. Ces hommes d’affaires reprochent au pouvoir de ne pas assez mettre l’accent sur la renaissance et la reconstruction de la production à l’intérieur du pays. Ils sont nombreux à être prêts à entreprendre, mais rien n’est fait pour les aider. La politique des impôts ne les favorise pas et asphyxie leur activité. Ils ne voient donc pas l’Etat comme un allié pour leur business.
Historiquement, la Russie a toujours accordé naturellement des privilèges aux grandes entreprises, délaissant les PME. Une des raisons est que le pouvoir est un alliage d’oligarchie et de bureaucratie, deux grands segments majoritairement représentés dans les grandes entreprises.

Russie Info : En même temps, la côte de popularité de Vladimir Poutine ne faiblit pas. Comment l’expliquez-vous ?

Natalia Guilluy-Sulikashvili : Il est notable que cette classe sociale est très patriotique et conservatrice. Il ne faut pas oublier que c’est Vladimir Poutine qui lui a permis d’émerger et d’avoir ses acquis. Jusque-là son accès à la consommation, ainsi que sa stabilité d’avant la crise, étaient assurés par Poutine. C’est donc une classe qui lui est fidèle.

Mais dans cette nouvelle situation de crise, les critiques sont de plus en plus nombreuses. Toutefois, les Russes sont capables d’accepter beaucoup de pression avant de se révolter. C’est une de leurs particularités. Le peuple a toujours suivi le pouvoir et sa capacité à la rébellion est un peu anéantie par ce caractère, presque culturel, de suivre le leadership autoritaire et fort.

Russie Info : Une façon de s’opposer à la politique du Kremlin est de partir à l’étranger. La menace de perdre toute une génération de jeunes est-elle perçue par le Kremlin ?

Natalia Guilluy-Sulikashvili : C’est une réalité que la Russie a déjà vécue en 1992. A cette époque, il s’agissait de l’intelligentsia russe. Les scientifiques et les chercheurs qui étaient dans une situation difficile ont préféré quitter le pays. Ils ont fait de brillantes carrières en Europe ou aux Etats-Unis. Aujourd’hui, la situation risque d’entrainer une nouvelle fuite des cerveaux, des capitaux, et des jeunes qui aspirent à vivre dans la stabilité et réussir une carrière.
A l’université, j’ai des échanges avec des parents qui sont très investis pour que leurs enfants partent à l’étranger à la fin de leurs études, pour qu’ils aient un diplôme étranger et fassent leur vie en dehors de Russie. Je le vois régulièrement. Ces gens n’ont pas forcément de gros moyens mais ils sont prêts à faire des efforts que leurs enfants aient un avenir stable. C’est une réalité.

A long terme, ce phénomène ne sera pas favorable à la démographie du pays qui est déjà fragile, même si le taux de natalité est remonté ces dix dernières années. La population va forcément s’appauvrir et changer ses standards.

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