Art: "la notion d’accumulation n’a pas de sens en Russie"

Collectionneur d’art contemporain russe, Pierre-Christian Brochet explique pourquoi la Russie ne compte pas, ou si peu, d'amateurs sur son territoire.

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Un portrait de PC Brochet par Pierre Shutov

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Pierre-Christian
Brochet

Pierre-Christian Brochet est un oiseau rare qui a construit sa vie autour de ses passions, pour ne pas dire de ses addictions. Installé en Russie depuis la fin des années 1980, Pierre-Christian Brochet devient un mordu du pays lorsqu’il le sillonne dans tous les sens et découvre les petits peuples de Russie qui le fascinent. Ajouté à cela que Pierre-Christian Brochet est un accroc du petit écran, et injecte tout naturellement son engouement aux autres par tube cathodique en tant que présentateur sur la chaîne Kultura dans l’émission "Russie, Mon Amour". Chaque semaine, il fait découvrir au public russe, à l’aide d’un expert, les différentes ethnies de Russie.

Il est aussi responsable des éditions du Petit Futé Russie qui a déjà publié les guides de 40 régions du pays. Une addiction en entraînant une autre, Pierre-Christian Brochet devient collectionneur d’art contemporain russe lorsqu’il rencontre ce milieu d’artistes à son arrivée à Moscou en 1989.

Depuis plus de 20 ans, il amasse et entasse des œuvres de jeunes Russes. Alors que le pays comptait, avant la Révolution, des collectionneurs majeurs qui ont contribué à l’évolution mondiale de l’art, ils ne sont plus qu’une petite dizaine aujourd’hui, dont Pierre-Christian Brochet fait partie, pour une centaine d’artistes. Face à la pénurie de collectionneurs en Russie, il devient, malgré lui, le créateur des musées russes de demain.

ENTRETIEN avec Pierre-Christian Brochet

Russie Info : Comment expliquez-vous que la Russie n’est pas renouée avec cette tradition de collectionneurs et de mécénat ?

Pierre-Christian Brochet : Il faut savoir qu’actuellement le pays compte seulement une centaine d’artistes et une dizaine de galeries, quand il existe environ 1.000 galeries et 25.000 artistes à Berlin uniquement. C’est étrange dans un pays où les collectionneurs existaient avant la Révolution. Ils n’étaient pas très nombreux mais d’une grande importance comme Tretyakov, Chtchoukine et Morozov. Aujourd’hui, nous ne sommes qu’une quinzaine à réellement collectionner, c’est-à-dire à acheter des œuvres alors qu’on ne sait plus où les mettre, mais avec le souci de créer une entité qui fasse sens. Par conséquent, je m’efforce de construire l’image de cette époque par mes choix. C’est une grande responsabilité.

Je vois plusieurs raisons à cette absence de collectionneurs. Tout d’abord, les gens qui ont bâtit des fortunes dans les années 1990 s’occupaient uniquement de gagner de l’argent et ne s’intéressaient pas à la culture. Et aujourd’hui la plupart d’entre eux collectionnent les œuvres d’art traditionnelles, essentiellement les artistes russes du 19ème et du début du 20ème siècle. Autrement dit, les artistes qu’ils ont vus dans les musées…
Ensuite, il n’y a pas d’impulsion au niveau de l’Etat, pas de politique d’achat ni de soutien. Moscou attend toujours d’avoir un musée d’art moderne digne de ce nom. Le projet a été évoqué mais il est sans cesse repoussé.

Enfin, je pense que la notion d’accumulation, au sens protestant du terme, n’a pas de signification en Russie. C’est une population encore assez paysanne dans l’âme.

Russie Info: Donc selon vous, les Russes n’auraient pas l’éducation ou la culture pour cela ?

Pierre-Christian Brochet : L’idée de constituer un patrimoine que l’on peut transmettre à ses enfants n’existe pas en Russie. Seuls quelques oligarques sont dans cet état d’esprit mais, à part eux, il n’y a quasiment personne. Pour constituer un patrimoine, il faut d’une part avoir une idée de ses racines, mais aussi croire en l’avenir. Or, le sentiment d’être arrivé trop tard est caractéristique de la mentalité russe.

Quand vous êtes dans le métro par exemple, on vous indique le temps écoulé depuis le passage du dernier train, mais rien n’indique quand le suivant arrivera. C’est très symptomatique de la Russie. Les Russes savent toujours ce qu’ils ont loupé mais n’ont aucune visibilité sur l’avenir. Or collectionner, c’est se projeter dans une histoire.

Par ailleurs, il est courant de dire que "le singe imite le Prince", or en Russie il n’existe aucune personnalité influente qui soit dans cette sphère. Ici, le Président aime le judo et les Russes le pratiquent en nombre.
Ainsi, les riches russes qui sont devenus des collectionneurs ont souvent été éduqués et vivent à l’étranger où l’art contemporain est une sphère d’influence majeure. Aux Etats-Unis, par exemple, 30% des sénateurs sont collectionneurs d’art contemporain.

Russie Info : On constate dans votre collection qu’il y a beaucoup de nudité, même de sexualité. Comment s’est formée cette nouvelle génération d’artistes russes ?

Pierre-Christian Brochet : On dit souvent que le sexe n’existait pas pendant la période soviétique. Avec les années 1990 est apparue dans la société une libération sexuelle qui s’est retranscrit dans l’art. A cette époque, un artiste russe du nom de Monroe qui se travestissait a ainsi été le premier à afficher sa sexualité. Mais le sexe n’est cependant pas représentatif du courant contemporain russe. Ma collection reflète essentiellement mes choix, et l’extraordinaire joie de vivre des années que j’ai passé ici, au contact des artistes.

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Un portrait de l'artiste Monroe
Monroe

Ce que l’on peut dire, c’est que pendant l’URSS, les artistes officiels étaient regroupés au sein de l’Union des artistes soviétiques. Ils produisaient essentiellement des œuvres pour la propagande. Dans les années 1960-1970 un art non officiel est apparu et sont nés les super stars russes actuelles de l’art contemporain comme Boulatov et Kabakov. Lorsque je suis arrivé en 1989, ces artistes de renom avaient déjà quitté le pays.

Avec la chute de l’URSS, les jeunes artistes qui arrivaient à survivre en vendant de temps à autre des œuvres à des diplomates ou quelques rares expatriés, se sont retrouvés complètement démunis. Après la Pérestroïka de Gorbatchev, l’engouement en Occident pour l’art russe a disparu. Notamment avec la mauvaise réputation de Boris Eltsine qui a entaché tout ce qui était russe. Les artistes se sont retrouvés sans argent et sans client ou presque, et de plus expulsés des squats où ils travaillaient avec la spéculation immobilière.
Du coup, beaucoup d’entre eux sont partis. D’autres ont changé de métier. J’ai dans ma collection des artistes très importants de cette période qui sont ensuite devenus décorateurs d’intérieur ou propriétaires de restaurant. En Russie, il faudra attendre le milieu des années 2000 pour que le marché reparte.

Russie Info : Comment le public russe perçoit-il l’art contemporain ?

Pierre-Christian Brochet : Depuis 2005, il y a un véritable engouement du public russe. Les gens se pressent à la biennale de Moscou et il était pratiquement impossible de rentrer au Musée d’Art Multi Médias pour voir l’exposition de la collection de Damien Hirst.

En 2007, j’ai exposé ma collection au musée d’art moderne de la ville de Moscou. C’était la première fois qu’il y avait une présentation de cette ampleur montrée au public. A l’issue de cet événement, l’entreprise Mégaphone, qui était mon sponsor, a souhaité que j’organise une exposition itinérante dans tout le pays. J’ai alors préféré acheter une centaine de pièces de 21 artistes différents, qui étaient à mon avis les plus représentatifs de l’art contemporain en Russie.
L’exposition a été très bien accueillie par le public. Dans certaines villes, c’était la première fois que des Russes voyaient « leur » art contemporain, comme à Khabarovsk où il y a eu 12. 000 visiteurs en un mois.
Pour ces expositions, nous avons investi dans la pédagogie. J’avais briefé des jeunes filles pour qu’elles puissent expliquer aux visiteurs les œuvres exposées. Cela a permis un rapport beaucoup plus proche entre le public et les œuvres, car pour comprendre l’art, il faut donner les clés.

Pierre-Christian Brochet nous explique deux œuvres :

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La vanité moderne de Savadov
Arsen Savadov

Arsen Savadov, Vesna i Leta, 1997, Photo, 101 x 136 cm
"Si vous placez cette image à côté des vanités* peintes au 17 et 18ème siècle, vous vous apercevez que cette photographie est construite de la même façon, et qu’il s’agit d’une vanité moderne. Cette photo montre que la beauté de ces filles est éphémère et qu’elles finiront elles aussi dans la tombe. Au premier regard, cette œuvre est perçue comme atroce, mais avec cet éclairage, elle devient extraordinaire."

* Genre pictural appliqué aux natures mortes, mettant en contraste des éléments symbolisant d'un côté la vie, l'activité, la nature et de l'autre la mort.

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Les caisses métalliques de Kuzkin
Kuzkin

Les caisses métalliques que Kuzkin a utilisé pour emballer tout ce qu'il avait
"A la mort de son père, qui était lui-même artiste, Andrey Kuzkin a décidé de mettre dans des caisses métalliques, comme dans des cercueils, tout ce qu’il possédait (effets personnels et tout ce qui trainait dans son atelier) pour le vendre. Faisant table rase de son passé, il s’est remis au travail avec son fils. Ensemble, ils ont repris l’histoire de l’Art à zéro en réalisant des dessins primitifs, symboles de pré-écriture, que l’on retrouve dans les grottes de Lascaux ou sous forme de pétroglyphes en Russie."

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