Arctique: la Russie ne perd pas le Nord

En août 2015, la Russie a revendiqué officiellement auprès des Nations unies un large territoire en Arctique, continuant ainsi sa conquête polaire. Le géopoliticien Oleg Kobzteff, spécialiste de l’Arctique, nous explique sur quoi se fonde cette dernière initiative russe, et nous livre sa vision des enjeux dans cette partie du monde.

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Oleg Kobzteff
Kobzteff

D’origine russe, né aux Etats-Unis et vivant à Paris, Oleg Kobzteff est maître de conférence en géopolitique à l’American University of Paris. Il est aussi membre du Cluster Polaire Français, un think tank dédié aux problématiques arctiques.

RUSSIE INFO : Pourquoi aujourd’hui les pays portent-ils leur attention sur l’Arctique?

Oleg Kobzteff : En Russie, rien n’a réellement changé. Cela fait deux cent ans ou plus que la Russie s’intéresse aux régions arctiques qui font partie de son histoire géographique. Il y a eu un seul déclin notable dans son intérêt pour l’Arctique, au moment de la chute du communisme, faute d’argent et de rentabilité. Tout ce qui était lié à la recherche dans les milieux extrêmes pâtissait alors d’une mauvaise image car ces recherches, et surtout les recherches spatiales, avaient contribué à la faillite financière de l’URSS.

Cependant, la perspective de découvertes pétrolières a permis de ne jamais mettre vraiment en danger le bienfondé des recherches arctiques. L’explorateur russe Arthur Tchilingarov, représentant spécial du président russe pour la coopération internationale en Arctique et en Antarctique, héros de la Russie, a notamment fait du lobbying pendant toutes ces années pour qu’on n’oublie pas ces régions.

Mais en Occident, les sciences arctiques restent marginales, voire excentriques. Il n’y a en fait jamais eu de grand intérêt pour les recherches arctique et antarctique, en particulier depuis leur banalisation dans les années 1980 et le flot d’images parues dans les magazines (à travers les expéditions d’aventuriers comme Nicolas Vanier, Yann Artus Bertrand). L’Arctique faisait partie du courant médiatique mais personne ne s’y intéressait vraiment d’un point de vue géopolitique. En Russie, jamais cette science n’a été marginalisée.

Deux évènements initiés par les Russes ont subitement réveillé le monde médiatique. En 2007, Arthur Tchilingarov, dépose, lors de la première descente avec équipage au fond de l'océan Arctique, le drapeau russe, au lieu même du pôle nord, à 4200 mètres v. Cet évènement fit énormément de bruit à l’époque, avant que tout le monde ne se rendorme. Puis cet été, la Russie a revendiqué toute une partie du fond de l’océan arctique, soit un triangle de 1.2 millions de km2 incluant à son sommet le pôle nord. Quand il y a des avancées spectaculaires, comme celles réalisées par les Russes, tout le monde se réveille.

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Le drapeau russe sous la calotte glaciaire
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RUSSIE INFO : Sur quoi se base cette revendication russe ?

Oleg Kobzteff : Cette revendication s’appuie sur la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, de 1982, signée par la Russie. Cette convention définit une zone économique exclusive sur lequel un État côtier exerce des droits souverains en matière d'exploration et d'usage des ressources. Elle s'étend à partir de la ligne de base de l'État jusqu'à 200 milles marins (environ 370 km) de ses côtes au maximum. Au-delà de cette zone, aucune revendication n’est possible, sauf si vous arrivez à prouver que votre plateau continental s’étend au-delà. Ces 200 miles ont été instaurés car ils représentent une moyenne. Néanmoins nous n’avons pas cartographié à ce jour la totalité des fonds marins et nous ne savons pas où s’arrêtent tous les plateaux continentaux.

Tchilingarov est justement en train de cartographier toute la côte de l’Arctique dans les plus grands détails. Les Russes veulent notamment prouver que la dorsale montagneuse, la chaîne de Lomonossov prolonge le plateau russe jusqu’au Pôle nord, d’où ces nouvelles revendications territoriales.

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Les frontières de l'Arctique
Wikimedia Commons

Mais tout ne va pas se faire tout de suite. La carte a été soumise aux Nations unies qui n’ont pour l’instant pas fourni de réponses négatives. Selon les lois de la mer de 1982, les Russes sont dans leur droit. Cela pourrait même arranger le Canada qui peut faire pareil de son côté, à condition que les Russes et les Canadiens s’entendent (car la dorsale de Lomonossov croise une dorsale d’origine canadienne).

Les Canadiens sont finalement un peu complices des Russes. Les choses vont beaucoup plus mal entre les Etats-Unis et le Canada qu’on veut bien nous le dire. A la différence de la Russie et du Canada, le Congrès des Etats-Unis ne veut pas ratifier la Convention de 1982, afin que continue à dominer un certain flou juridique limitant le droit des Canadiens à réguler leurs détroits nordiques. Pour faire contrepoids à Washington, les Canadiens ne sont donc pas contre jouer la carte russe. Les Canadiens pourraient ainsi − à condition de faire choix car défier leur allié américain aurait des conséquences incalculables − se partager l’Arctique avec les Russes, alors que les Etats-Unis n’obtiendraient qu’une petite part du gâteau au nord de l’Alaska.

RUSSIE INFO : L’enjeu est la richesse potentielle du sous-sol arctique. Peut-on parler d’un nouvel Eldorado?

Oleg Kobzteff : Il y a du pour et du contre. Certains prétendent qu’il n’y a finalement pas tant de pétrole et que tout cela ne serait pas très rentable. La théorie de l’Eldorado est défendue principalement par les pétroliers aussi bien russes qu’américains. Cela n’est pas si évident et pourrait être exagéré. En revanche, comme avec la recherche spatiale, l’intérêt est aussi de tester des technologies et de bénéficier des retombées. Le prétexte de l’Eldorado pétrolier permet de financer de grosses expéditions de prospection. D’un autre côté, ces expéditions pourraient aussi déceler la présence réelle de grandes réserves de pétrole ou d’autres ressources naturelles.

RUSSIE INFO : Outre les enjeux liés à l’exploitation potentielle des ressources, quels sont les autres enjeux qui motivent les Etats ?

Oleg Kobzteff : Il y a évidemment des questions géopolitiques et notamment de défense. L’Arctique est un immense territoire qui est à peine défendu en termes de troupes. Pendant la guerre froide, il y avait uniquement une défense aérienne. Avec le réchauffement climatique et la fonte de la banquise, et l’amélioration des techniques de survie en milieu polaire, n’importe qui pourrait débarquer une armée dans le Grand Nord. L’Arctique est à la base un environnement moins extrême que l’Antarctique et cela devient de moins en moins compliqué. La glace n’est plus une protection naturelle suffisante. Il faut penser à une défense matérielle et humaine. En témoignent les grosses manœuvres militaires russes en Arctique ces derniers temps.

S’ajoute à cela un nouveau facteur qui est la Chine. Les manœuvres russes dans le Nord visent à montrer aussi à des pays comme la Chine : "ça, c’est à nous et on peut le défendre". C’est un rappel aux Chinois − alliés, pour le moment, sur les grandes questions internationales mais sérieux concurrents dans le Grand Nord − que la Sibérie est russe, ainsi qu’une partie de l’Arctique.

Un autre enjeu extrêmement important est celui des routes maritimes. Pour aller du Havre au Japon par exemple, il y a plusieurs possibilités. Le canal de Suez est aujourd’hui sujet aux tensions politiques. Les droits de passage par le Canal de Panama restent très élevés. En revanche, par la route arctique, du Havre, on gagne 30 % en temps de voyage.

La Russie veut donc contrôler cette route et se doit d’installer des zones de sauvetages et d’assistance technique sur la côte en cas de problème en mer. Ce que l’on gagne en temps, on le perd en risque. Mais ainsi, la réduction du risque deviendra une des principales activités économiques générées par le transport dans l’Arctique tant sur le plan financier (assurances) que sur le plan des infrastructures (stations de ravitaillement et de sauvetage en mer, construction navale spécialisée dans les navires polaires, etc.).

RUSSIE INFO : Justement, où en est le développement de l’Arctique ?

Oleg Kobzteff : Pour le moment il n’y a pas grand-chose. Aujourd’hui ce sont surtout les zones subarctiques qui se développent à cause du réchauffement climatique. Beaucoup de possibilités existent notamment dans le développement durable, par exemple l’élevage de rennes ou de bœufs musqués. On assiste aussi au retour de l’agriculture dans le sud du Groenland. En Russie, ce mouvement est possible mais plus limité, de par les faiblesses structurelles de l’agriculture russe.

RUSSIE INFO : Quel est le rôle du conseil de l’Arctique ?

Oleg Kobzteff : Le Conseil de l’Arctique a, pour moi, un rôle très positif. Cela marche de la même manière que l’ONU : il peut calmer les tensions et instaurer un dialogue. D’autre part, il permet à des pays plus figurants, comme la France qui a toujours eu un intérêt pour l’Arctique, d’être présents et de dialoguer.

Grâce aussi au Conseil de l’Arctique, le degré de marginalisation des peuples autochtones se réduit. On assiste à une forme d’empowerment de ces peuples (qu’on pourrait traduire en français par "renforcement du pouvoir"), ce qui est très positif pour leur santé sociale. Ce mouvement est très clair en Amérique du Nord, en Scandinavie et semble s’esquisser en Russie bien que trop modestement.

On prend de plus en plus soin des peuples autochtones pour éviter aussi tout séparatisme. Et au sein du Conseil de l’Arctique, les intérêts de ces peuples peuvent être défendus et peser dans les débats entre grandes puissances. Par exemple, si les autochtones alaskans se sentent opprimés, les Russes peuvent défendre leurs causes devant le Conseil et jouer ainsi cette carte pour faire pression sur les Etats-Unis.

RUSSIE INFO: Pourquoi les Russes agissent-ils maintenant en Arctique, dans ce contexte de tensions internationales ?

Oleg Kobzteff : Car Tchilingarov a achevé ses travaux et que le calendrier à long terme s’accélère à cause du réchauffement climatique.
Il y a peut-être une certaine peur du séparatisme aussi. La république de Carélie est par exemple moins liée culturellement à la Russie que l’Ukraine. Et il est vrai que les Russes, suite aux évènements politiques récents, développent aujourd’hui une certaine paranoïa, excessive certes, mais accentuée par les medias et l’attitude occidentale. On assiste à une escalade du langage, comme si la Russie était déjà au large du Groenland (alors que ce sont en fait les Chinois qui y sont très actifs). Les médias sont moins prompts à l’attaque quand il s’agit des forages américains en Alaska. Les rumeurs de guerre froide sont plus pour moi de l’ordre des prophéties auto-réalisatrices, risquant à braquer les Russes et à saper le travail du Conseil de l’Arctique, qu’une vraie réalité géopolitique.

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