"Apprendre le français, c’est mieux comprendre la Russie"

Les relations diplomatiques entre le Kremlin et l’Élysée connaissent un regain de tension, mais l’apprentissage du français n’est pas en berne pour autant. Témoignages de familles et professeurs qui glorifient encore la langue de Molière.

"Le français, c’est la langue de l’amour". C’est ce que répond Yana lorsqu’on lui demande pourquoi elle a choisi d’apprendre cette langue latine. Cette jeune Russe de 23 ans, professeur de français depuis 4 ans n’en démord pas : "C’est une langue magnifique !". Dans un français parfait et presque sans accent, elle raconte qu’elle l’a appris à l’université, dans le cadre de ses études de pédagogie des langues étrangères.

Ce choix linguistique, similaire à celui de nombreux autres élèves et étudiants, démontre que le français a toujours bonne réputation en Russie. Pourtant, son apprentissage est en baisse depuis une vingtaine d’années.

Un déclin que confirme Virginie Tellier, attachée de coopération pour le français à l’Institut de Français en Russie. "Les derniers chiffres que nous possédons font état, en 2015, d’un peu moins de 300 000 apprenants de français dans les écoles de Russie", explique-t-elle.
Toutefois, "lorsqu’on demande aux parents quelle seconde langue ils souhaiteraient pour leurs enfants, ils répondent massivement le français."

Quelques heures de cours pour un rêve

C’est le cas de Natacha, mère de deux enfants et épouse d’un haut dignitaire russe. Elle a choisi le français comme deuxième langue étrangère, après l’anglais, pour Vladimir, 6 ans, et Maria, 16 ans, actuellement scolarisée au lycée français Alexandre Dumas. Et le rythme est soutenu : "Maria apprend le français quatre fois par semaine à l’école, mais elle a également trois cours particuliers pour compléter". Même combat pour le plus petit qui, en plus d’être dans une école française, étudie avec un professeur particulier à raison de quatre cours d’une heure par semaine.

"C’est beaucoup, n’est-ce pas ?" admet Nadya. Cette passionnée de la France et de tout ce qui s’y rattache a, elle aussi et malgré un rythme d’apprentissage soutenu, choisi le français pour son fils de 15 ans. Mais elle est même allée encore plus loin dans sa démarche : "Artem étudie le français depuis sept ans et l’anglais depuis cinq", déclare-t-elle non sans une once de fierté. L’apprentissage de la langue de Molière est une priorité selon elle.
Pour se justifier, elle évoque avec amusement une chanson de Maxime Leonidov. Dans sa Lettre, le chanteur énumère ses objectifs dans la vie, dont le premier est, bien évidemment, d’apprendre le français.

Mais quelles sont donc les motivations de ces parents amoureux de "la plus belle langue au monde" ?
"En tant que parents, on souhaite secrètement que nos enfants réalisent nos propres rêves", admet Nadya. Cette maman raconte avec émoi ses souvenirs de ses précédents voyages en France. Le Palais Royal, la tour Eiffel, la tradition du vin et du fromage à toutes heures du jour et de la nuit sont ceux qui ressortent le plus souvent. Aujourd’hui, la crise économique en Russie et la chute du rouble ne permettent plus à Nadya et son mari Pavel de voyager. "Je ne sais pas quand on pourra repartir", regrette-t-elle. Mais voir son fils apprendre le français est une belle victoire.

Même motivation du côté de Natacha. "J’ai toujours voulu apprendre le français. Mais sous l’Union Soviétique, c’était presque impossible car ma famille manquait d’argent et le pays de professeurs", raconte-t-elle. "Alors, voir mes enfants étudier cette langue, c’est une façon de réaliser ce rêve de longue date".

La culture française continue de passionner les Russes

"Je ne sais pas si le français est à la mode, mais il reste incontestablement langue de la mode !", lance Virginie Tellier. "Plaisanterie mise à part, il est certain que la langue française est associée à la culture, au luxe et à un certain art de vivre". Et c’est d’ailleurs une des premières motivations des parents.
"La France est une nation créative qui a beaucoup d’idées novatrices", assure Nadya. Toujours habillée avec style, elle adule l’Hexagone et ne tarit pas d’éloges lorsqu’il s’agit de la culture française : "C’est une culture complète et contemporaine, surtout pour certains sujets comme la mode".

Passionnée d’art et de littérature, Natacha connaît une ribambelle d’auteurs et d’artistes français dont elle évoque le nom avec un fort accent russe. Même pendant les vacances, il n’est pas rare que cette avocate déterminée fasse faire des exposés sur telle ou telle personnalité française à ses enfants. Une façon pour elle de baigner dans cette culture qu’elle aime tant, même si elle n’en maîtrise pas la langue.

"Jusqu’à présent, c’est essentiellement la culture française qui pousse les jeunes et leurs parents à choisir le français", confirme Virginie Tellier. "C’est aussi la conscience que la langue française a joué un rôle essentiel dans la constitution de la culture russe, et qu’apprendre le français, c’est aussi mieux comprendre la Russie, son histoire, sa littérature notamment. L’attachement des Russes à la langue française reste grand".

Le français, un atout pour l’avenir professionnel ?

"Toutefois, le français peine à s’imposer comme langue utile sur le marché de l’emploi, si l’on excepte le domaine des relations internationales, dans lequel elle continue de s’affirmer comme langue de premier plan", explique Virginie Tellier. Le français est néanmoins "une langue utile pour poursuivre des études de haut niveau" et donc pour "s’insérer plus facilement dans le monde de travail", comme le prouvent le développement des doubles diplômes franco-russes et la forte demande de mobilité étudiante vers la France.

Pour Yana, "apprendre une langue étrangère autre que l’anglais aide tout particulièrement à se différencier, et c’est essentiel pour trouver un emploi". Mais elle tempère son propos en précisant que "les parents choisissent le français comme ils pourraient choisir l’allemand".

Au contraire, Nadya est persuadée que c’est justement la langue de Molière qui aidera son fils à se démarquer. "Dans l’idéal, j’aimerais qu’il puisse aller étudier à la Sorbonne à Paris. Mais soyons réalistes, cela a très peu de chance de se produire". En revanche, le français pourrait être très utile pour Artem qui se destine à des études de journalisme à l’Université MGU de Moscou. "S’il maîtrise bien la langue, il pourrait devenir reporter en France", rêve Nadya.

Vers un probable renforcement du français en Russie

Toutefois, le français n’a pas dit son dernier mot et la tendance à la diminution du nombre d’élèves pourrait être inversée dans les prochaines années. En cause, la décision fondamentale de rendre obligatoire l’apprentissage d’une seconde langue vivante pour tous les élèves de Russie depuis la rentrée 2015.
"La réforme se met en place progressivement", explique Virginie Tellier de l’Institut Français.

"Les écoles sont confrontées à des problèmes d’organisation : il faut dégager des heures pour l’enseignement de cette seconde langue, recruter des enseignants, informer les parents… Tout ceci prend du temps. Mais nous avons bon espoir de voir l’enseignement du français se développer dans les années à venir. Il est trop tôt pour avancer des chiffres : il faudra attendre l’horizon 2020 pour faire le bilan de l’application de cette réforme."

Et de conclure sur une note positive : "Néanmoins, nous avons déjà été contactés par des écoles qui ont ouvert en 2015 ou ouvriront en 2016 des classes de français".

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