Apollinaria, amante et tourment de Dostoïevski

A travers son roman, "Apollinaria, une passion russe" (éditions JC Lattès), Capucine Motte nous fait découvrir la muse de Dostoïevski et l'histoire d'amour qui les unissait. Une liaison charnelle et violente qui fascina l’écrivain.

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Apollinaria, une passion russe

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Janvier 1861, université de Saint-Pétersbourg. La jeune Apollinaria Souslova, fille d’un serf émancipé et qui rêve d’écrire, s’éprend de Fédor Dostoïevski. Quand ils se rencontrent, l’écrivain a une quarantaine d’année, et a connu le bagne pour avoir fréquenté des cercles révolutionnaires contre le tsar Nicolas Ier.

Apollinari est une jeune femme d’une vingtaine d’année, proche des mouvements révolutionnaires, et totalement séduite par l’homme victime du tsar. Une folle passion les unira, et la jeune femme inspirera au célèbre écrivain russe plusieurs de ses héroïnes romanesques.

Aujourd'hui la Russie : Comment avez-vous retrouvé la trace d’Apollinaria Souslova et de sa relation passionnelle avec Dostoïevski ?

Capucine Motte: En lisant son journal intime : "Mes années d’intimité avec Dostoïevski", écrit pendant les années 1863-1865, et édité chez Gallimard en 1995. Dans ses mémoires, elle décrit sa liaison passionnelle avec l’écrivain. On découvre également Apollinaria sous les traits de Pauline dans le roman du Joueur de Dostoïevski. Un personnage "fière, tourmentée, inaccessible" qui représente "le désir inassouvi" comme l’a été Apollinaria dans la vie de Dostoïevski. (Ses indications proviennent de Georges Philippenko, dans la postface du Joueur, aux éditions Les Classiques de Poche).

Après quelques recherches, je me suis aperçue qu’il n’existait pas de biographie romancée de cette jeune femme, devenue un personnage récurent dans les oeuvres du grand écrivain. Il n’existait qu’une biographie reprenant leur correspondance et des éléments épars sur sa vie.

ALR : Féministe, femme libre, amante, qui était Apollinaria Souslova ?

Capucine Motte: Dans Le Monde d’hier, Stephan Zweig fait une description désolante de la condition féminine au XIXe, qui semble subir une stagnation, voire une régression, par rapport au siècle précédent, "à l’exception d’une poignée d’étudiantes russes" écrit-il. Apollinaria faisait partie de cette génération de jeunes Russes avant-gardistes. Elle appartenait aux mouvements radicaux, nihilistes, "révolutionnaires" anti-tsaristes qui ont semé le trouble dès 1861, conduisant le gouvernement à fermer l’université. Finalement, un peu comme ce qui s’est passé un siècle plus tard en mai 1968 à Paris.

En même temps, pour des raisons tenant à sa psychologie, Apollinaria n’était pas vraiment féministe. Elle était née en esclavage (son père était serf et ce n’est qu’après sa naissance qu’il a acheté sa liberté) et cela a énormément influencé sa psychologie, sans parler de sa sexualité. La jeune femme cherchait dans ses relations amoureuses une figure paternelle très forte pour mieux se soumettre. C’était une hystérique, au sens où Lacan a défini cette pathologie: "L’hystérique cherche un maître sur qui régner". Son insatisfaction chronique l’a donc conduite à passer de bras en bras, sans pour autant être une femme libre ou une amante assumée, comme pouvaient l’être d’autres grandes amoureuses. Apollinaria était dans le fond très romantique et souffrait d’avoir ainsi beaucoup d’amants.

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ALR : Comment caractériseriez-vous sa relation avec Dostoïevski ?

Capucine Motte : Pour des raisons trop longues à décrire, l’écrivain avait de forts penchants sado-masochistes. Or Apollinaria a été la seule femme capable de réaliser ses fantasmes, à la fois d’un point de vue psychologique et d’un point de vue physique. Ils ont eu une histoire chaotique, pleine de larmes, de coups, de cris et de trahisons. Ils passaient d’un état de colère à la pitié, de la tyrannie à la culpabilité, un état qui fascina Dostoïevski.

Leur relation deviendra davantage malsaine quand Apollinaria prend un nouvel amant à Paris, le beau Salvador, et livre ses confidences amoureuses à Dostoïevski avec lequel elle ne rompt pas.
Finalement, comme l’analyse Georges Philippenko dans la postface du Joueur, aux éditions Les Classiques de Poche, leur relation sera basée sur un profond malentendu: au moment de leur rencontre Dostoïevski a perdu ses illusions de jeunesse au bagne tandis que Apollinaria est galvanisée par les idéaux avant-gardistes.

ALR : Quelle influence a t-elle eu sur l’écrivain ?

Capucine Motte : Il s’en est servi dans son oeuvre pour donner sa vision bouleversante et effrayante de l’âme humaine. Apollinaria a inspiré à Dostoïevski la plupart de ses héroïnes, toutes capables de passer d’une émotion à l’autre, de la fierté et de la perversité, à la fragilité et à l’oubli d’elles-mêmes, selon un mode de fonctionnement maniaco-dépressif découvert par lui. N’oublions pas que Nietzsche disait que Dostoïevski était le seul écrivain qui lui avait appris quelque chose en psychologie, et Freud lui-même s’est référé à l’écrivain dans son œuvre. L’influence indirecte d’Apollinaria est donc gigantesque.

D’ailleurs, tous les biographes aujourd’hui s’accordent pour dire qu’Apollinaria a non seulement inspiré le personnage de Pauline du Joueur, mais aussi celui de Lisa des Mémoires d’un Souterrain, de Nastassia Filipovna de l’Idiot, etc. Autant d’archétypes littéraires féminins de la littérature russe et mondiale. Ces mêmes biographes et critiques n’ont généralement pas de sympathie pour la jeune étudiante née en servage qui a fait souffert et trompé l’écrivain. Ils lui préfèrent généralement la seconde femme de Dostoïevski, Anna Snitkine qui, douce et soumise, lui a donné des enfants et a remis de l’ordre dans sa vie. Est-ce la marque d’un machisme rampant ?

ALR : Votre roman va-t-il être traduit en russe ?

Capucine Motte : Pour l’instant je ne crois pas que cela soit prévu. Évidemment c’est mon rêve car il est dommage qu’une Russe aussi fantastique – dans tous les sens du terme - qu’Apollinaria ne se voit pas consacrer par une biographie romancée dans son propre pays.

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Portrait de Anna

Cela me donne très envie de lire ce livre !



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