Amour, rive droite: la frontière des Russes oubliés - 1/4

Sur la rive chinoise du fleuve Amour, à la rencontre des descendants de Russes. Récit de voyage.

Au confluent des deux rivieres qui donnent naissance au fleuve Amour

Quel voyageur n'a jamais rêvé en regardant les cartes géographiques de se promener librement sur les lignes frontières? Qu'elles soient artificielles, dessinées à la hache à travers un désert, ou naturelles suivant la crête d'une chaîne de montagne, le cours d'un fleuve.

Le fleuve Amour est l'une de ces rares frontières où se touchent deux mondes bien distincts. Deux cultures, deux fuseaux horaires différents et deux rives étrangères. Pourtant, rive droite, les vagues d'immigration russe ont laissé des traces, et quelques rares descendants oubliés.

Depuis qu'il se destine au tourisme, l'ancien village de Mohe sur la rive droite du fleuve Amour a été rebaptisé "pôle nord chinois", Beijicun. Le village attend des vagues de touristes chinois et étrangers grâce au grand aéroport de Mohe-ville, symbole tout récent de cette avancée vers le nord.

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Gare de Mohe
© P.Chichmanova

La jeune Qing Yun, professeur d'anglais à l'école du village, est la seule avec qui je peux communiquer, puisque apparemment, dans ce village de cinq mille habitants, personne ne parle russe. Pourtant la Russie est à un jet de pierre, juste en face, sur l'autre rive.

Là où la Chine et la Russie se touchent

La ligne frontière est là. Je la vois de la fenêtre de ma chambre dérouler son flot rapide encore chargé de quelques rares blocs de glace. Pas de bateau non plus, me dit Qing Yun, il faut attendre la saison touristique d'été. On est en mai et le village qui sort de l'hiver est en pleine effervescence, des brigades de jeunes nettoient, peignent, réparent dans chaque recoin. Les petites isbas en rondins de bois, recouvertes de pisé ou parfois en béton imitant le bois évoquent bien le grand nord sinon le pôle nord.

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Beicijun face à la rive russe de l'Amour
© P.Chichmanova

A la sortie du village un monument marque "le pôle" que certains appellent même le pôle magnétique, en tout cas le point le plus au nord du territoire chinois. A cet endroit la frontière passe au bord de la rive chinoise du fleuve Amour, et une grosse ligne rouge peinte au bas du monument marque la séparation de la Chine et de la Russie.

Ne resterait-il vraiment aucun Russe avec qui parler sur la rive chinoise ? Qing Yun me propose de rencontrer une de ses élèves dont la grand-mère russe est encore en vie.

Les jeunes élèves de Qing Yun vivent à l'internat et sont ravies de pouvoir pratiquer la langue de Shakespeare, on parle musique pop, rock, rap mais mes connaissances sont bien inférieures aux leurs. Quand à la langue de Pouchkine, elle leur est définitivement totalement étrangère, et il est difficile de distinguer un trait européen dans le beau visage de l'adolescente, petite-fille de Russe. Sa grand-mère habite dans un petit village à une bonne centaine de kilomètres en aval du fleuve, me dit-elle, et n'a pas de téléphone bien sûr.

Chang Shen est le chauffeur idéal pour m’y conduire avec ses énormes lunettes de soleil et son perpétuel sourire. Il ne parle que le chinois, moi que le russe, il n'arrête pas de me dire des trucs, moi aussi.

La première rencontre

On quitte le village dans la brume puis on pénètre dans la taïga, un premier col sous la neige, puis un second embourbé et ensoleillé. Après deux ou trois heures de route poussiéreuse dans la forêt, on arrive dans un village dont je ne sais toujours pas le nom. Quelques rues bordées d'isbas paysannes, moins entretenues que celle de Beijicun, semblent dormir au bord du fleuve. Quelques croisements plus tard nous nous arrêtons devant une maison de bois semblable à ses multiples voisines.

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Le village de Lina
© P.Chichmanova

Dans le jardin un homme au visage assez européen et aux yeux bleus nous regarde approcher. Chang Shen parlemente quelques minutes avec lui et lui raconte sans doute ce qu'il faut car l'homme nous ouvre la porte de son jardin, et nous montre une petite femme aux cheveux blancs qui sort d'une cabane.
Son type parait plus asiatique, je lui parle en russe, elle ne semble pas comprendre mais après avoir parlé avec son fils, elle nous invite à entrer chez elle, une isba de trois pièces très sobre.

Je tente à nouveau quelques mots en russe mais avec un sourire elle me fait un signe négatif de la tête et papote un bout de temps avec Chang Shen et son voisin.
Je fini par lui montrer les photos de sa petite fille prises la veille, tout en lui racontant comment on s'est rencontrées, et je vois à son regard qu'elle comprend.

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Lina
© P.Chichmanova

Sa méfiance se relâche. «Ma mère était Russe.... J'ai oublié le russe, ça fait dix ans... vingt ans, que je n'ai pas parlé. J'ai du mal à me souvenir. Mon père était Chinois mais il parlait aussi le russe. Nous habitions dans un autre village. Il y a eu une crue et nous sommes venus ici, il y a quarante ans
Elle se souvient du nom que sa mère lui avait donné, "Lina. Mon nom russe, c'est Lina".

Elle se rappelle qu'au début du printemps, tous s'offraient des oeufs peints de couleurs vives. Elle avait beaucoup d'amis russes, "mais tous sont morts aujourd'hui, je suis la dernière à parler russe".

Elle ne se rappelle pas exactement quand, ni pourquoi, ses grands parents étaient venus vivre sur les rives de l'Amour.

Peut-être avec la première grande vague d'immigration russe dans la région de Mohe, celle de la ruée vers l'or de la fin du XIXe siècle.

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Portrait de Jeanne
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ça donne envie de bouger ! Mais il faudra attendre le printemps...



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