Amour, rive droite: la frontière des Russes oubliés – 4/4

Le périple s’achève. L’histoire mouvementée de la frontière entre la Russie et la Chine s’est apaisée et une nouvelle génération de Russes traverse le fleuve.

Fuyuan et ses enseignes en russe © Patricia Chichmanova

Sur la route de Heihe, nous nous arrêtons dans l'ancienne ville d'Aigoun, dont il ne reste rien qu'une tour fortifiée. C'est à l'emplacement de l'ancienne cité militaire qu’un musée historique a été construit.

Le chauffeur me dit que c’est uniquement pour les Chinois. Peut-être qu’une Française pourra y entrer. On me vend en effet un billet. Le musée est un imposant bâtiment moderne. A la droite du hall, derrière un lourd rideau de velours rouge, des cris, des coups de feu, une voix qui commente d'un ton violent en chinois.

Le gardien m'indique le passage, la salle est dans le noir, au fond un immense panorama dépeint une scène apocalyptique. C'est Blagoveshensk en 1900, pendant la guerre des Boxers. Les cosaques en uniformes tsaristes refoulent avec violence les Chinois de la rive russe, brûlent les maisons, abattent les paysans, poussent femmes et enfants dans les eaux de l'Amour.

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Musée d'Aigoun
© Patricia Chichmanova

Pas besoin de comprendre le chinois, le massacre est clairement mis en scène. Peut-être le commentaire explique-t-il pourquoi le gouverneur avait donné l'ordre aux paysans chinois de la rive russe de retourner sur la rive chinoise.

Peut-être dit-il la peur de cette communauté un peu trop isolée en Extrême-Orient russe de connaître le sort des occidentaux à Pékin, qui assiégés dans le quartier des étrangers étaient menacés de mort par les extrémistes nationalistes. Ou peut-être expliquait-il que le gouverneur avait sauté sur l'occasion de cette menace pour se débarrasser des commerçants et paysans chinois de la très fertile zone «des soixante-quatre villages» à l'est de Blagoveshensk.

Mais pas de commentaire autre qu'en chinois. Juste une voix criant la douleur et des images de feu et de sang.

Plusieurs milliers de chinois moururent noyés car ils refusaient de quitter des terres qu'ils occupaient depuis de nombreuses années. Des journalistes occidentaux rapportèrent ces faits, qui furent repris dans certains ouvrages sur la Mandchourie comme celui de Frazer. Deux rives, deux histoires. La version russe de la guerre de 1900 est un peu différente, et rapporte comment les navires de guerre chinois attaquèrent soudainement la ville de Blagoveshensk.

Dans les autres salles, des mannequins de cire grandeur nature représentent les scènes des signatures des deux traités qui décidèrent les frontières entre les empires russes et chinois. Le traité de Niertchinsk en 1689 ou les frères jésuites venus comme traducteurs permirent à chacune des parties de comprendre le traité à sa façon... Et celui de Pékin en 1860 qui fixa la ligne frontière sur le fleuve Amour, et autorisait les paysans chinois de la zone «des soixante quatre villages» à rester sur leurs terres.
Une dernière salle montre des photos des relations harmonieuses entre les deux pays, grands sourires, poignées de mains et commentaires en chinois qui racontent sûrement un avenir radieux de collaboration économique et commerciale.

Le retour des Russes

Heihe est la plus grande ville de la rive chinoise, face à Blagoveshensk. Etrange double ville qu'aucun pont ne relie. Chacune sur sa rive, va son rythme. Dans les années 90, le plus célèbre des supermarchés d'Extrême-Orient russe a été construit sur l'île chinoise située entre les deux rives, aujourd'hui l'île a été rattachée à la rive chinoise et le supermarché est devenu un vrai temple de la consommation. En ville, les enseignes omniprésentes sont en russe, les taxis ont des tarifs spéciaux pour les Russes, la ville ne vit que de ses commerces pour les Russes.

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Heine
© Patricia Chichmanova

Mais les nouvelles lois concernant les taxes sur l'importation de marchandises ont réduit le commerce des tchelnoki (commerçants indépendants qui vendent sur les marchés) et aujourd'hui les touristes russes viennent surtout pour se changer les idées. On y vient se reposer, faire des massages, faire du shopping bien sûr, et dîner dans un des nombreux restaurants.

Des retraités viennent même s'installer rive droite et ne retournent sur l'autre rive que pour toucher leurs pensions.
La dernière étape est Fuyuan, en descendant le fleuve Amour. Ce qui n'était qu'un petit village au début des années 2000 est aujourd'hui une ville moderne avec de larges rues bordées d'immeubles rupins de deux ou trois étages et de multiples magasins et restaurants aux enseignes écrits en russe.

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Restaurants à Heine
© Patricia Chichmanova

Les bateaux qui relient Khabarovsk à Fuyuan sont réservés au moins un mois à l'avance. Le tourisme bat son plein. Mais depuis que les îles ont été rétrocédées à la Chine, Fuyuan frétille d'impatience et un pont se construit pour relier les îles à la rive chinoise.

De ces terres reconquises face à Khabarovsk, les rumeurs rapportent les projets les plus fous: un Hong-Kong mandchou ou juste une petite ville commerçante de quelques millions d'habitants ?

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Fuyuan vue sur les îles de Bolshoï Ussuri
© Patricia Chichmanova

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