Amour, rive droite: la frontière des Russes oubliés – 3/4

Chinois aux visages russes, Russes aux noms chinois. Les rencontres avec des descendants de Russes se précisent et se multiplient.

Liocha © Patricia Chichmanova

De retour à Huma. La ville se prépare à devenir un point de passage avec la Russie. La douane et le port sont déjà prêts, il ne manque que l'accord des Russes (fin 2008 ndr).

Mes hôtes de la mairie m'invitent à ripailler dans le splendide nouvel hôtel de la ville. Une quantité impressionnante de "Kombe" (toasts) accompagnent les nombreux et succulents plats. Heureusement grâce à mes vingt années de stage en Russie, je tiens le coup. L'honneur est sauf, je pars pétée comme un coing, mais debout.

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Tombe avec une croix orthodoxe près de Huma
© Patricia Chichmanova

Shan Jie, fille de Russe

Le lendemain on se retrouve pour faire connaissance avec une Russe de Huma. Shan Jie a soixante-sept ans et je me pince pour croire qu'elle est Chinoise. Elle me montre un portrait d'elle quand elle avait vingt ans. Impression étrange, sur la photo elle a l'air d'une jeune Chinoise. Ce double visage, les expressions qui transforment les traits asiatiques en européens. Je l'avais remarqué déjà chez plusieurs "descendants" mais là, l'image est criante.

Sa mère Nina est venue à Huma quand elle avait une dizaine d'années, de Blagoveshensk, avec sa grand mère. Elle était professeur de russe.
Son mari est professeur de chinois et elle a visiblement fait son choix entre les deux: «A cette époque, après la seconde guerre mondiale, c'était facile de traverser le fleuve. Aujourd'hui, je regrette d'avoir refusé de parler russe comme le voulait ma mère ; quand je suis allée à Harbin, les touristes russes qui me voyaient parler chinois me prenaient tous pour une interprète, j'aurais pu très bien gagner ma vie", me dit t-elle en riant.

Elle se souvient très bien de son nom russe, Tamara, mais ne l'avait jamais dit à son mari.

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Tamara
© Patricia Chichmanova

Liocha

Je quitte Huma en direction de Hunke. C'est à quelques dizaines de kilomètres de cette petite ville, dans un village en aval du fleuve que je rencontrais d’autres descendants de Russes.

Liocha se sert avec bonheur de son visage très européen. Grace à son fils qui travaille dans le cinéma, on lui a proposé de nombreux rôles de figuration. Il nous montre avec fierté des photos de tournage ou il est habillé en militaire russe et une photo de son père, un superbe cosaque qui, blessé pendant l'occupation japonaise, avait réussi à s'enfuir en Russie en traversant l'Amour à la nage.

Un de ses voisins est aussi de descendance russe. Il dit avoir totalement oublié la langue: "Quand les Japonais étaient là, c'était totalement interdit de parler russe. On était tous considérés comme des espions. On n'avait même pas le droit de parler russe chez nous. Ils (les Japonais) se cachaient sous les fenêtres pour nous écouter et si on parlait russe, c'était la déportation dont on ne revenait jamais

Son fils qui nous a rejoint est le responsable du village, nous allons sur la berge, face à une île qu'il vient d'acquérir. Propriétaire ou locataire ? Pas clair, mais il a le droit de l'utiliser.

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Les voisins de Liocha
© Patricia Chichmanova

« Le village des Russes »

Toujours en route pour Hunke, nous nous arrêtons dans un autre village surnommé «village des Russes». La propriétaire de l'épicerie m'accueille avec des embrassades. Le chauffeur explique la méprise: Shu juan m'a prise pour une de ses parentes russes. Retrouver sa famille est devenu son obsession.

Elle sait que sa grand-mère avait neuf frères et soeurs sur l'autre rive et lorsqu’on lui a expliqué que je cherchais des descendants de Russes, elle a cru que son rêve se réalisait.

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Shu Juan et son fils
© Patricia Chichmanova

Faisant maintenant presque partie de la famille, elle me présente son fils et sa petite fille. Sa mère était à moitié Russe et son père était Russe mais né en Chine. Il est mort quand elle avait huit ans, suicidé.

«Il s'est pendu. C'était pendant la guerre de 1969, il n'avait pas supporté. Après sa mort, on n'a plus jamais parlé de lui dans la famille
Elle se souvient que ses parents et grands-parents aimaient le lait et la viande de boeuf, que sa grand-mère cuisait le pain blanc et qu'au printemps on offrait des oeufs peints en rouge à ses meilleurs amis.

Depuis combien de temps cherche-t-elle ses cousins slaves ? Pas besoin de demander : ses cheveux châtains clairs parlent pour elle. Les mèches de l'extrémité de sa natte ont gardé la couleur noir corbeau qu'elle appliquait sans doute pour masquer ses origines, il y a cinq ou six ans.

Lire les deux premières parties:
Amour, rive droite: la frontière des Russes oubliés 1/4
Amour, rive droite: la frontière des Russes oubliés 2/4

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