Amour, rive droite: la frontière des Russes oubliés – 2/4

Les tribulations de Patricia Chichmanova, sur la rive chinoise du fleuve Amour, nous emmènent vers de nouvelles rencontres avec des «descendants» de Russes.

Chang Li et sa femme © Patricia Chichmanova

Dans un village à une heure de route au nord de Huma, je rencontrai Chang Li dont la grand-mère russe était venue en Chine au début des années vingt avec ses deux soeurs. Sous un imposant poster de Mao, principale décoration de la maison, nous prenons le thé et grignotons des semechki (graines de tournesol) avec sa femme Xi Xian.

Elle nous offre aussi des fruits et insiste pour que je mange une banane, fruit rare et cher dans ces terres nordiques. Je suis accompagnée d'un traducteur de la mairie de Huma et l'accueil aurait pu être affecté, il n'en n'est rien grâce à Chang Li, très relax et d'humeur blagueuse.

Il ne parle pas un mot de russe mais la Russie, il connaît. Avec sa femme il est allé travailler la terre dans un ancien kolkhoze à une soixantaine de kilomètres de Blagoveshensk pendant un an: "C'est une entreprise de Heihe qui nous a envoyés là-bas, avec deux autres familles. Jamais je n'ai été embêté par la police, tous pensaient que j'étais russe, par contre les autres... et quand ils me demandaient mon nom russe, je disais Diya, en chinois ça veut dire le grand frère de ton père".

Il éclate de rire. Une «private joke» très chinoise qui pourrait se résumer à "tu me dois le respect".
Il se rappelle que sa grand-mère paternelle cuisait du pain blanc et se souvenait lui aussi des oeufs de Pâques peints de couleur. "Ma grand mère maternelle aussi était Russe, me dit-il d'un coup. On peut voir ma mère, elle parle un peu le russe".

Li Yun arrive trois minutes plus tard, elle a 80 ans, elle est vive, elle comprend mais ne parle plus vraiment le russe, car, me dit-elle, il n'y a plus personne avec qui pratiquer depuis que ma mère est morte il y a vingt-huit ans.

«Ma mère parlait mal le chinois. Ma grand-mère, qui était venue habiter au village, ne comprenait pas non plus le chinois. Elle s'appelait Choura et venait d'un petit village à soixante-dix kilomètres en amont du fleuve. A cette époque, avant la 2ème guerre mondiale et l'invasion japonaise, on pouvait librement traverser le fleuve", précise-t-elle.

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Rive chinoise face à la rive russe de Blagoveshenk
© Patricia Chichmanova

Un nouvel invité arrive. Un discret papi au visage totalement russe et aux grands yeux bleus. Il dégage un air si triste, si décalé. Il ne se rappelle pas de son nom russe, mais sait que sa mère avait fait une semaine de train pour venir jusqu'en Chine.
Elle était venue juste après la révolution. Sa mère dont il dit avoir oublié le nom avait toujours mal parlé le chinois, "elle est morte il y a trente ans", semble t-il s'excuser.

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Un discret papi aux yeux bleus
© Patricia Chichmanova

Chang Li, notre joyeux hôte, me présente sa cousine qui vient juste d'arriver, Tamara de son nom russe, qui m'apprend que son père aussi avait du sang russe par sa mère et que sa fille apprend le russe et que sa prof l'a même "baptisée" Liuba !

Mais il est temps de quitter ce club de descendants slaves avant que tout le village n'envahisse la maison. Je les quitte avec l'impression qu'il doit être difficile de trouver une grand-mère chinoise dans ce village. On se fait la bise à la française ce qui les amuse bien.

Et le papi russe aux yeux bleus me glisse avant de partir : "le nom de ma mère c'est Maria".

Lire la 1ère partie: Amour, rive droite: la frontière des Russes oubliés

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Portrait de zelectron
4

L'expansionnisme subreptice chinois montre que la Russie s'est fait grignoter ici et quelques portions de territoire... ce n'est pas le cas de cette région, quoique ?



Portrait de Macha
5

moi il me plait beaucoup ce papi aux yeux bleus qui a oublié son nom russe !



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