Agriculture en Russie: une modernisation est nécessaire

Interview de Geoffrey Sarran, représente Geosys, sur les besoins du marché russe en matière d’agri-tech.

Comment êtes-vous arrivé en Russie ?

J’ai commencé en VIE chez Geosys, une société qui fait de l’imagerie satellite dans le domaine de l’agriculture, en septembre 2014. Après une période de formation au produit en France, je suis arrivé à Krasnodar, au sud de la Russie, en février 2015.

Pourquoi Krasnodar ?

Le sud de la Russie est le grenier agricole du pays. Cependant, avec le réchauffement climatique, les cultures migrent aujourd’hui vers le centre du pays. Par exemple, il y a vingt ans, le maïs se plantait surtout dans le sud de la Russie, aujourd’hui il se plante à Saint-Pétersbourg. Autre exemple : le blé d’hiver se plante dans le centre et le sud de la Russie, pas en Sibérie, où il fait en général trop froid pour qu’il puisse pousser. Pourtant, l’année dernière des fermiers et des agriculteurs de l’Altaï sont parvenus à obtenir deux tonnes de rendement de blé d’hiver. C’est très peu, mais c’est déjà exceptionnel que du blé soit parvenu à pousser en Sibérie.

Et pourquoi le déménagement à Moscou ?

Tous les décisionnaires sont à Moscou. Pour conclure un contrat c’est beaucoup plus facile de les atteindre. Même pour une grande ferme en Sibérie ou du côté de Vladivostok, c’est son siège à Moscou qui décide de tout. On a donc décidé de se rapprocher du client.

Est-ce une spécificité russe ? On imagine mal une ferme française avoir des bureaux à Paris.

Oui. Nous travaillons beaucoup avec des agro-holdings, qui peuvent avoir plusieurs fermes à-travers la Russie, et tous les contrats se décident à Moscou.

Alors le modèle de la ferme familiale telle que l’on se l’imagine en France n’a pas cours en Russie ?

Des fermes de ce genre existent, mais les holdings se développent, rachètent beaucoup de terres, et donc ces fermes. Pour une toute petite structure d’ordre familial, il est très difficile de se développer, car le matériel et les produits coûtent cher. Par comparaison, l’agriculture en Europe dispose de plus de moyens, des subventions, des coopératives… les agriculteurs peuvent s’offrir eux-mêmes des semences et des produits phytosanitaires de qualité. En Russie, les fermes familiales sont assez isolées, et les grosses holdings les rachètent afin de pouvoir se développer.

Quel effet cette concentration a-t-elle sur vos affaires ?

Pratiquement toutes les grosses agro-holdings ont des départements agronomiques et météorologiques, qui analysent le climat pour anticiper les risques. Ce département fait du monitoring à distance. Cela fait de la Russie un très gros marché agricole : D’une part, c’est un gros producteur de céréales, d’autre part, on y introduit de nouvelles technologies : satellite, drones, modernisation de l’appareil agricole…

L’introduction de nouvelles technologies est favorisée par cette structure concentrée ?

Oui, forcément. Les grosses agro-holdings ont un budget important, elles peuvent s’offrir du matériel de haute technologie. Le monitoring et les technologies satellites sont en plein boom, car elles permettent de surveiller des parcelles sur tout le territoire russe. De plus en plus d’acteurs proposent ce genre de technologies.

Quelles technologies Géosys propose-t-il en Russie ?

Géosys a trente ans d’expérience dans le traitement de données. Nous avons quatre produits : Tout d’abord, le suivi des parcelles par satellite ; ensuite la préconisation d’azote (un plan d’apport d’engrais selon la parcelle), un marché qui commence à peine à se développer en Russie ; une grosse base de données météorologique qui permet d’anticiper les risques climatiques, et enfin nos API, qui sont très en vogue en ce moment en Russie.

Y a-t-il de la place pour de nouveaux arrivants dans l’agri-tech ? De quoi les Russes sont-ils demandeurs?

Ils ont besoin de monitoring des parcelles et du développement de la biomasse. Ils cherchent également un modèle de prévision de rendement à l’aide de données satellites. Cela permet de vendre ses cultures au bon moment en fonction du rendement que l’on a prévu : si le rendement prévu est bon, on vend plus tôt et si le rendement est moins bon, on peut réagir au bon moment et traiter la culture. Le satellite est une excellente technologie, qui permet de suivre le développement de la biomasse, mais si l’on constate un développement ralenti, il ne permet pas d’en identifier la cause. C’est pour cela que certaines sociétés utilisent des drones en complément.

Cependant, la technologie satellite va se développer de plus en plus. Aujourd’hui, les nuages posent problème, mais d’ici 5 ans, il y aura des mini-satellites radar capables de capter des données sur la végétation à-travers les nuages. Cette nouvelle technologie tend à capter des données quotidiennement. C’est sans doute cela le futur.

Est-ce que c’est un rattrapage, ou bien est-ce que les Russes sont à la pointe en matière d’agri-tech ?

C’est plutôt un rattrapage. L’agriculture représente une grande part de l’économie russe. C’est vrai que la Russie est en pleine crise, et elle compte sur l’agriculture pour sortir le pays de l’ornière ; elle est donc en train de s’équiper pour obtenir de meilleurs rendements des cultures. Ils sont obligés de se moderniser ; ils ont compris que sans modernisation ils ne pourraient pas aller bien loin.

L’imagerie par satellite ne risque-t-elle pas de tomber sous le coup des sanctions interdisant l’exportation vers la Russie des "biens à double usage" ?

Non, car nos services sont basés sur internet, nous ne faisons franchir la frontière à aucune sorte de matériel. En fait, nous sommes une société de service plus que d’équipement agricole. La seule contrainte pourrait être au niveau politique : si le gouvernement russe devait interdire l’usage des satellites européens, ce serait une barrière. Le véritable risque est donc plutôt un risque politique. Mais à l’heure actuelle, personne ne nous freine et nous nous développons très bien. C’est plutôt la concurrence locale qui nous pose problème : contrairement à nous, qui sommes une société internationale qui et devons harmoniser nos produits pour répondre aux besoins de chacune de nos zones géographiques, nos concurrents russes sont parfois mieux adaptés au marché local.

À l’inverse, l’embargo sur les produits agricoles européens et la politique agricole russe vous ont-ils aidés ?

Oui, clairement. Vladimir Poutine avait prononcé en 2017 un discours sur les nouvelles technologies, principalement les technologies satellites, pour approuver son emploi dans le domaine de l’agriculture. La Russie est un grand pays, les parcelles sont grandes, les fermes sont espacées. La technologie satellite est idéale pour fournir des données sur le développement de l’agriculture en Russie.

Article publié initialement sur Medium.com

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