Agnès Desarthe: "La langue russe est une musique"

Une jolie rencontre avec la romancière Agnès Desarthe dont les grands-parents russes ont bercé l’enfance. L'écrivain nous dévoile quelles influences la littérature russe a sur son écriture.

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Photo Agnès Desarthe

Agnès Desarthe est une romancière française, auteur de livres pour adultes et pour enfants. Son dernier roman Une partie de chasse a été publié en 2012 aux Éditions de l'Olivier. Agrégée d’anglais, Agnès Desarthe est également traductrice.

Russie Info : Quels sont vos liens avec la Russie ?

Agnès Desarthe : Mes grands-parents maternels étaient originaires de Moldavie, une région qui faisait partie de l’URSS quand ils sont nés. Ils étaient russophones et yiddishophones puisqu’ils étaient juifs. J’ai toujours entendu parler russe quand j’étais enfant, et je me souviens des chansons de ma grand-mère et de ma mère que je chante aujourd’hui à mes enfants. Mes grands-parents m’ont très nettement influencée dans leurs traditions.

La Russie était présente à la fois par la langue, les chansons, les objets. Chez ma grand-mère il y avait toutes sortes de choses russes. Des poupées que l’on mettait sur la théière, un samovar, des matriochkis… Je lisais aussi beaucoup de littérature russe et j’écoutais ma grand-mère me parler de Tolstoï, de Lermontov.

Ensuite au collège, j’ai étudié le russe. La première fois que j’ai voyagé en Russie, en URSS, à l’occasion d’un voyage scolaire, j’avais 15 ans. Quand je suis arrivée là-bas, j’ai eu l’impression d’être à la maison. Tout m’était connu : les odeurs, les visages, la cuisine. A tel point que Moscou et Saint-Pétersbourg, à l’époque Leningrad, me paraissaient plus familières que Paris. J’ai retrouvé Moscou en 1989 lors de la tournée d’une pièce de théâtre mise en scène par mon beau-père. Je n’y suis pas retournée depuis, je ne connais donc pas la nouvelle Russie moderne, et cela me manque beaucoup.

Russie Info : Quelle vision avez-vous de cette nouvelle Russie à travers la littérature contemporaine ?

Agnès Desarthe : Certains auteurs russes m’ont éclairée sur cette nouvelle société. A mon époque par exemple, il y avait un immense désir d’ailleurs. Ce qui était normal puisque les Russes ne pouvaient pas sortir du pays. Ils avaient envers la France un regard amoureux. Cet aspect-là est moins visible aujourd’hui, pour le meilleur puisque les Russes ont gagné leur liberté de mouvement. Du coup, le rapport de « à l’intérieur » et « à l’extérieur » qui était très présent à l’époque, est forcément aujourd’hui très différent dans la littérature contemporaine. Mais à travers leurs livres, je perçois aussi que certaines choses n’ont pas changé comme les relations entre les individus, les façons de parler, le rapport à la nature et la campagne.

Russie Info : Pensez-vous que la littérature russe a influencé votre écriture et/ou votre imaginaire ?

Agnès Desarthe : C’est difficile à dire. Une certaine rythmique peut-être dans l’écriture ? Cela m’est revenu aux oreilles par des auteurs américains émigrés de Russie que je traduisais, et qui avaient dans leur langue anglaise des accents russes que je percevais. Il y a dans la littérature russe une musique qui est importante pour moi.
Je ne sais pas ce que cela donne dans mon écriture, mais il est vrai qu’il est très important pour moi d’entendre ce que j’écris. J’écoute mon texte plus que je ne le lis.

Mon imaginaire ? Très certainement. C’est une littérature que j’ai beaucoup lue adolescente et jeune fille. Beaucoup plus que la littérature française. Cela me semblait être un monde beaucoup plus intéressant, plus fou et avec des émotions plus proches des miennes. Il y a forcément des influences quand on est abreuvé d’une littérature, d’une langue et d’une culture, mais c’est difficile de l’expliquer soi-même.
Par exemple, je me rappelle avoir été très sensible à l’étrangeté que l’on peut trouver chez Gogol ou Dostoïevski, notamment dans Le double, où les éléments du récit ne sont pas rationnels mais sont très réalistes selon mes critères.

De plus, le rapport des personnages à la morale et aux sentiments et la manière très charnelle dont il est incarné par les héros des romans russes me parle énormément. Tout comme l’extrême des sentiments. L’âme slave vouée aux tempêtes est aussi un aspect que j’adore. Les tempêtes de l’âme sont des mouvements passionnants à décrire. Mon imaginaire a été touché.

D’ailleurs, je pense que même ceux qui ne connaissent pas la littérature russe ont été irradiés, sans même le savoir, par l’illustration du fonctionnement moral qui s’incarne dans ses personnages. Il y a une véritable pensée métaphysique et philosophique dans la littérature russe qui est allée fouiller dans l’âme humaine comme aucune autre littérature ne l’a fait.

Russie Info : Vos personnages ne sont-ils pas aussi un peu russes, notamment dans votre dernier livre Une partie de chasse ?

Agnès Desarthe : Tout-à-fait. Ce sont des emprunts très conscients car ce sont des personnages avec lesquels j’ai le plus d'attirance. C’est agréable d’avoir des protagonistes flamboyants pour la richesse du récit. Cela m’amuse davantage de travailler avec des caractères et des archétypes qui ne correspondent pas à la langue que je parle. Mais étant baigné dans cette culture russe, cela me paraît naturel parce que c’est mon identité. D’ailleurs, lorsque l’on me demande d’où je viens, j’ai du mal à répondre de France car j’ai le sentiment qu’il manque 80% de ce qui me forme.

Russie Info : Est-ce pour cela que vous dites être comme "une immigrée dans la république des lettres" ?

Agnès Desarthe : Oui, car je me sens très peu d’affinité avec la littérature de mon pays, avec la langue et la manière dont elle est pratiquée.
Chaque langue a ses propres règles. Certaines sont considérées comme des fautes, d’autre comme la beauté. En français, par exemple, écrire plusieurs fois le même mot dans la même page est considéré comme une faute, alors que ce n’est pas le cas dans d’autres langues. Or, je ne me sens pas du tout concernée par cette règle d’esthétique et j’utilise au contraire la répétition pour donner du rythme, pour psalmodier, et donner du relief au texte.
La répétition est un exemple, mais il y a aussi la ponctuation. Le français n’est pas une langue à intonation musicale, alors que j’ai dans la tête la mélodie de la langue russe.
Je fais volontairement des arrangements avec le français qui peuvent parfois sembler en dehors des normes littéraires, et en ce sens je me sens parfois venir d’ailleurs. C’est ça le sentiment d’être étranger. Quand on est étranger, on n’est jamais sûr des codes. D’ailleurs, lorsque je me retrouve à un dîner entre Français de la bonne société, j’ai toujours l’impression que je vais faire une bêtise. C’est un sentiment qui ne m’a jamais quitté, et qui est une métaphore de la sensation que j’éprouve à l’intérieur de la littérature française.

Agnès Desarthe fera partie du jury du prix Russophonie, organisé les 31 janvier et 1er février.

Elle participera avec Christian Garcin, Arthur Larrue à la table ronde organisée dans le cadre du programme 2014 : Saint-Pétersbourg à livre ouvert, sur le thème : Ecrivains français, quelles influences russes ?

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