25 ans après la chute de l'URSS: la vision d'un historien russe

Russie info a interviewé l'historien et politologue russe Alexandre Bubnov. Il nous donne son analyse des événements de l'année 1991 ayant mené à la chute de l'Union Soviétique.

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"Le peuple est invincible" - 1993 : Crise constitutionnelle russe - des tanks de l’armée russe tirent sur le siège du Parlement.

Il y a 25 ans, en 1991, l'URSS se disloquait après 69 années d'existence. En août 1991, le putsch des communistes conservateurs échouait, ouvrant la voie à l'affaiblissement du pouvoir central soviétique. En Décembre, les républiques se déclarèrent indépendantes, créant ensemble la Communauté des États Indépendants et annulant ainsi le traité de 1922 qui avait créé l'Union Soviétique.

L’historien et politologue russe Alexandre Bubnov nous livre son analyse à contre courant de l'opinion occidentale et sa vision sans pitié des hommes politiques de cette époque.

RUSSIE INFO: Quelles sont les raisons ayant mené à la dislocation de l’URSS dans l’année 1991 ? Ce mouvement était-il inéluctable ?

Alexandre Bubnov : La raison principale est de l'ordre du culturel et du spirituel : c'est la dégénérescence de l'idéologie communiste qui servait de cadre pour l'ensemble du système soviétique. Il faut se rappeler que l'Union soviétique a été créée comme un projet alternatif à l'Europe et le monde. Et lorsque l'élite soviétique a cessé de croire en la supériorité de son projet, ce fut une crise majeure du système.
La Perestroïka fut alors lancée comme une dernière tentative de sauvetage. Suite à l'échec de cette réforme, l'URSS en tant qu'alternative possible à l'Ouest n’était plus viable.

D'autres problèmes secouaient l'empire soviétique comme la montée de la xénophobie, le désir d’indépendance des différentes républiques ou encore le ralentissement économique. L'URSS commençait en effet à prendre un retard substantiel en termes de progrès technologique et de productivité. Mais il restait une marge de sécurité importante avec une industrie développée, un grand nombre de travailleurs qualifiés, une «armée» de scientifiques et un fort taux d'autosuffisance dans presque tous les types de ressources.

Les fortes difficultés de l'Union soviétique, y compris économiques et nationales étaient de nature structurelle et auraient pu être surmontées dans des circonstances favorables par des actions correctes de la part des autorités. Mais la perte de sens, ainsi que des erreurs de gestion, ont rendu la crise fatale pour l'URSS.

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Putsch des communistes conservateurs
Été 1991

RUSSIE INFO : Cette transition vers la démocratie fut-elle, justement, démocratique?

Alexandre Bubnov : Oui et non. Elle fut démocratique dans le sens où la majorité de la société a soutenu ce changement. Il y avait alors une énorme déception dans le projet communiste et de grandes attentes pour le nouveau gouvernement.
La période de 1991 à 1993 fut bien entendu démocratique, étant donné que Boris Eltsine n'avait pas les pleins pouvoirs et devait compter avec l'opposition au Parlement. Après 1993, la résistance de l'opposition poussa Eltsine à renforcer son pouvoir présidentiel vers plus d'autoritarisme.

En 1996, grâce aux efforts de stratèges politiques, Eltsine qui était déjà malade et presque incapable de gouverner, est réélu à la présidence du pays. L'idée d'un changement légal du gouvernement et de politique est alors complètement discréditée.

Le résultat final de cette période fut selon mon analyse, l’arrêt des progrès démocratiques en Russie. Les attentes d'une grande partie de la société ont été dupées.

Eltsine a commencé à imposer de façon rigide des réformes impopulaires et inefficaces sur le plan économique et social (comme les événements ultérieurs l'ont montré). En réalité, sous prétexte de construire le capitalisme en Russie, l'État-providence a été démantelé et la classe moyenne détruite.

RUSSIE INFO : Entre Gorbatchev et Eltsine, lequel a joué un rôle décisif dans la chute de l'URSS ?

Alexandre Bubnov : La responsabilité de la chute du système revient en grande partie à Gorbatchev, qui, à cette époque détenait encore un large pouvoir. Ses actions incohérentes, associés à un caractère faible et indécis, ont exacerbé toutes les contradictions et l'ont mené vers une impasse. Un des scénarios alternatifs de sauvetage de l'URSS au printemps/été 1991 n'a pas été réalisé, quand le projet d'une Union renouvelée a été préparé et discuté.
Si ce projet de constitution avait été présenté clairement au public et aux élites, et si l'engagement du pouvoir avait été manifeste pour le mettre en œuvre, la désintégration catastrophique aurait pu être évité, et une version minimale de l'URSS aurait pu être maintenue sans les Pays Baltes et une partie du Caucase.

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Gorbatchev, Ronald Reagan et Georges Bush
1988

Il ne faut pas oublier le référendum de mars 1991, sur le sort de l'Union soviétique. 70% des citoyens de l'URSS ont voté pour son maintien. Mais suite à l'échec du coup d'Etat d'août, Gorbatchev a libéré tous les leviers de contrôle et a remis le pouvoir à Eltsine. Ainsi, l'opinion de la majorité des citoyens russes pour la préservation de l'URSS a été ignorée.

Boris Eltsine a également contribué à la chute de l'URSS en organisant en décembre 1991 un accord d'indépendance avec les dirigeants de l'Ukraine et de la Biélorussie, dans le but de renforcer son pouvoir personnel, et en prenant ainsi la responsabilité effective de la dissolution. Tout cela a été fait dans les coulisses, sans référendum, sans se conformer à un processus démocratique minimal. Bien sûr, Eltsine ne pensait pas aux conséquences à long terme de sa démarche. Son horizon de planification a toujours été très faible : conserver le pouvoir aujourd'hui, et demain nous verrons!

RUSSIE INFO : Eltsine avait-il une pensée politique ?

Alexandre Bubnov : Le programme d'Eltsine répond à une soif de pouvoir personnel et de vengeance pour l'échec de sa carrière au Parti communiste. En 1987, le groupe dirigeant communiste avait humilié et puni le jeune leader prometteur de la section moscovite du Parti.

Gorbatchev, dont Eltsine était considéré comme le protégé, resta silencieux et ne bougea pas. De cette insulte, Eltsine a nourri des sentiments anti-communistes. Par ailleurs, il avait peu de convictions stables, si ce n'est le pragmatisme. Ensuite, happé par une vague d'enthousiasme populaire qui le voyait comme un nouveau leader alternatif, il s’est voué à sa mission spéciale : démocratiser la Russie et la tirer du joug communiste.

Son projet était vague. En façade, il était censé restaurer la Russie pré-révolutionnaire, mais en important toutes les technologies économiques et sociales de l'Ouest, principalement des États-Unis. Après la désagrégation de l'URSS, dans le monde dominé par les États-Unis, Eltsine suivit le cours raisonnable de la politique américaine.

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Boris Eltsine et Bill Clinton
1995

RUSSIE INFO :Boris Eltsine est aujourd’hui très peu aimé du peuple russe. Pourquoi ce décalage avec l’opinion occidentale ?

Alexandre Bubnov : La relation des Russes envers Eltsine se définie à travers ses illusions perdues et les désastres immenses qu'il a apportés, sachant que cela aurait pu être évité par une bonne gestion du pays.

Les résultats de la transition libérale ont été plus que modestes pour les Russes. La pénurie de marchandises a été remplacée par une pénurie de l'argent. L'abondance de biens étrangers dans les supermarchés a été atteinte par l'anéantissement de la production intérieure, et la forte augmentation des importations grâce à l'argent du pétrole.

Une réalisation importante fut la détente temporaire avec l'Occident et la baisse de la menace de guerre. Mais cela a été fait sous Gorbatchev, lorsque l'Union soviétique existait toujours. Alors que l'affaiblissement des institutions gouvernementales et de l'armée sous Eltsine ont apporté de nouvelles menaces : le séparatisme et le terrorisme international.

Pourquoi Eltsine et Gorbatchev ont-ils une image positive à l'Ouest? Alors que toutes les souffrances de la transition touchaient massivement les citoyens de la Fédération de Russie et des anciennes républiques soviétiques, à l'Ouest elles restaient invisibles ou seulement perçues comme "le prix à payer" nécessaire pour la libération du communisme. La plupart des changements positifs ont concerné la politique étrangère et cela était perceptible bien sûr en dehors de la Russie. Les risques d'un affrontement nucléaire des superpuissances avaient disparu, et la Russie ouverte sur le monde devenait plus prévisible et plus facile à comprendre.

Cependant, quand Gorbatchev et Eltsine ont réduit les tensions internationales et ouvert la Russie sur le monde, ils ont aussi sacrifié à long terme les intérêts nationaux de leur pays. Était-il possible de changer la fin de la guerre froide en un jeu sans perdants ? La question reste ouverte. Personnellement, je crois que le chemin était possible.

RUSSIE INFO : Y a-t-il selon vous, malgré tout, un héritage positif des années Eltsine?

Alexandre Bubnov : C'est une question controversée. Dans les cercles libéraux, on se rappelle l'ère Eltsine comme un temps de liberté et de démocratie. Cela l'était surtout pour les médias qui ont marqué cette époque par une domination incontestée. Un bon exemple : les élections présidentielles de 1996 où Eltsine s'en est sorti par une campagne de publicité massive, développant une hystérie anti-communiste et refusant ainsi de discuter sérieusement des problèmes du pays. Ceci fut pour moi un acquis très incertain pour la démocratie.

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Boris Eltsine
1996

Bien entendu, la disparition du Parti communiste a permis de lever de nombreuses restrictions stupides sur la propriété privée, de supprimer la censure et l'imposition d'un point de vue commun, et ceci était très important pour beaucoup de gens. En Russie, la «privatisation» de la vie, avec la possibilité de vivre pour soi était désormais possible.

RUSSIE INFO : Comment Vladimir Poutine se positionne-t-il aujourd’hui par rapport à Eltsine qui l’a porté au pouvoir en 1999 ?

Alexandre Bubnov : Poutine, au moment de son arrivée au pouvoir, a donné des garanties d'immunité à Eltsine et sa «famille», et les maintient toujours. Mais il a éloigné du pouvoir tous les protégés d'Eltsine. Sur le plan symbolique, il soutient l'idée de continuité du pouvoir dans la nouvelle Russie, en assistant par exemple à des événements liés à la mémoire de Boris Eltsine, (Poutine était ainsi présent à l'ouverture du centre dédié à Eltsine à Ekaterinbourg).

D'un autre côté, il prend ses distances vis-à-vis des aspects négatifs de cette époque. Dans les discours politiques russes, l'expression des "méchantes années 1990" s'est installée, comme l’idée que le président actuel aurait sauvé la Russie. On connaît bien la phrase de Poutine qui parle de l'effondrement de l'URSS comme « la plus grande catastrophe géopolitique du XXième siècle». Poutine par son style politique conservateur, préfère ne pas reconstruire à partir de zéro et opte pour l'amélioration progressive de l'ancien.

La fête du 12 juin (fête nationale de la Fédération de Russie, date à laquelle le Parlement russe élu démocratiquement proclama l’indépendance de la Russie vis-à-vis de l’URSS), qui s'appelait sous Eltsine le Jour de l'Indépendance de la Russie, a longtemps été impopulaire et sans signification. Les gens plaisantaient : De qui est devenue indépendante la Russie le 12 juin? On ne l'a pas annulée mais le nom a été changé en «Journée de la Russie». L'événement en l'honneur de laquelle cette fête a été instaurée est peu à peu oublié, et on peut supposer qu'un jour, on donnera un contenu symbolique différent à ce jour férié.

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