2010-2020 : Une décennie d’économie en Russie

2020 marque la fin d’une étrange décennie qui, pour la Russie, a commencé par des espoirs de croissance rapide et se termine par une profonde stagnation. Comment la Russie a échangé la croissance contre la stabilité.

2010-2010. Les économistes l’appellent la décennie perdue, alors que le taux de croissance moyen de l'économie russe ne dépasse pas 1,8% du PIB par an. En l'absence de croissance, les autorités sont fières de la stabilité, mais elles ne peuvent que comprendre qu'une stagnation prolongée ne fait qu'augmenter les tensions sociales.

Deux décennies différentes

"L'économie russe est dans un marécage, donc elle ne peut pas tomber d'une falaise", a déclaré dans une interview concernant le projet "Normes russes!" l’économiste en chef de la BERD, Sergueï Guriev.

Le manque de croissance économique est la principale différence entre les années 2010 stagnantes et les années 2000 grasses. La Russie est entrée dans la première décennie du 21e siècle avec des taux de croissance énormes: 10% en 2000, 5-8% chacun dans les suivants. Le second se termine avec un modeste 1,8% (moyenne).

Les raisons du boom des zéro, que Sergueï Guriev appelle la période la plus remarquable de l'histoire russe après la nouvelle politique économique (NEP), sont bien connues. Entre un tiers et la moitié de la croissance est attribuable au pétrole cher.

Les prix sont passés de 12 dollars le baril à la fin des années 90 à 110 dollars à la fin des années 2010. Les pétrodollars ont coulé dans le budget et le fonds de stabilisation, qui a été prudemment créé en 2004. Cela a permis d'augmenter les dépenses du budget fédéral et de rembourser pratiquement la dette publique qui est passée de 92,4% du PIB en 1999, à 7,5% en 2008.

La croissance a d'abord été aidée non seulement grâce au pétrole cher, mais aussi grâce aux réformes du marché. Ainsi épuisés par la crise des années 1990, les Russes ont finalement pu souffler.

Dans le contexte des réformes du marché et de la première note d' investissement de l'histoire russe, les investissements étrangers ont afflué dans le pays. En dix ans (jusqu'en 2008), le PIB par habitant a presque doublé, le nombre de pauvres a diminué de moitié et le chômage a également été réduit de moitié.

Mais plus le pays recevait de pétrodollars, moins les autorités étaient incitées à poursuivre les réformes. Après la crise de 2008-2009, toutes les idées de réformes libérales qui sont arrivées sur la table de Vladimir Poutine y sont restées. Seule un tiers des réformes de la décennie précédente ont été mises en œuvre.

"Les autorités ne se sont pas engagées du tout dans la réforme la plus importante, celle de l'administration publique", a déploré Herman Gref en 2010 et actuellement Président de La Sberbank.

La part de l’État dans l’économie a commencé à augmenter fortement. En 2007, des sociétés d'État sont apparues, ainsi que la tendance de l'État à développer de nouveaux "champions nationaux" dans diverses industries. Et la "grande privatisation" dont Koudrine et Gref avaient parlé n'a pas eu lieu et, au fil du temps, ils l'ont simplement oubliée.

"Nous sommes passés très rapidement du paradigme d'une économie de marché émergente à croissance rapide à une économie européenne stagnante avec de faibles taux de croissance" indique Marcel Salikhov, directeur de la section économique de l'Institut de l'énergie et des Finances de HSE.

La crise de 2008 et 2009 a été difficile, mais elle ne fut pas la dernière épreuve pour les Russes. Après l'annexion de la Crimée et le déclenchement de la guerre dans l'est de l'Ukraine, le marché russe est redevenu toxique pour les étrangers, et les grandes entreprises russes ont réalisé qu’elles pouvaient oublier leurs ambitions internationales.

La méfiance des entreprises à l'égard du pouvoir, la sortie chronique des capitaux, le manque de croissance dans le secteur public ont été les principaux problèmes de l'économie russe, d’après les économistes de HSE. Sans compter, les facteurs qui en ont découlés tels que la baisse des prix du pétrole, les sanctions et l’isolement accru de la Russie.

En 2015, le PIB a baissé de 2,3 points, et depuis le taux de croissance n'a jamais atteint les 3% fixés dans le prochain décret de mai de Vladimir Poutine.

La stabilité, une réalisation majeure

Le pétrole

La hausse continue du prix du pétrole avait déjà commencé en 2001 avec un cours à 29 dollars le baril. La chute la plus spectaculaire, qui s’est produite en 2008, a empoisonné l'économie russe au début des années 2010.

La crise mondiale n'était pas la seule menace pour le marché pétrolier. Elle a ensuite été remplacée par le ralentissement de l'économie chinoise et le boom du pétrole de schiste aux États-Unis. En 2016, pour maintenir les prix, les principaux exportateurs des pays de l'OPEP ont dû prendre des mesures sans précédent : élargir le cartel aux dépens de la Russie.

Néanmoins, le Fonds Monétaire International (FMI) estime que la chute des prix du pétrole en 2014-2018 a frappé l'économie russe plus durement que les sanctions. Dans la baisse du taux de croissance du PIB, les économistes du FMI évaluent la contribution négative du pétrole à 0,6%, celle des sanctions à 0,2% et la politique budgétaire et monétaire à 0,3%.

Et c'est la preuve principale que l'économie russe n'a pas réussi à se débarrasser définitivement de la malédiction de ses ressources naturelles.

Le déficit budgétaire non pétrolier est maintenant plus élevé qu'au début des années 2000. La part du secteur pétrolier et gazier dans ses revenus n'a pas changé depuis 2008. Outre le pétrole et le gaz, il comprend l'extraction du charbon et d'autres minéraux, principalement du minerai, ajoute Marcel Salikhov de HSE.

L’inflation

Une inflation inférieure à 10 % et le taux de change flottant du rouble sont des acquis incontestables de la décennie sortante. Pour y arriver, les autorités russes ont dépensé environ 3 billions de roubles au sommet de la crise de 2008-2009.

La crise a mis fin à près de dix ans de prospérité.

Outre les causes externes (la crise financière mondiale et la chute du prix du pétrole qui en a résulté) il y avait aussi une cause importante interne. Les autorités ont sous-estimé à quel point l'économie russe était liée aux prêts des banques occidentales. En 2008, la dette extérieure (principalement des entreprises) de la Russie dépassait 0,5 billion de dollars.

Les entreprises ne pouvaient ni payer, ni se faire refinancer en Occident où, à cause de la crise, il n’y avait plus d'argent.

L'Etat est néanmoins venu en aide du marché en allouant aux seules banques près d'un billion de roubles. La Banque centrale a réussi à maintenir le cours du rouble, mais l'inflation a fortement augmenté.

Les conséquences ont été catastrophiques : les entreprises ne pouvaient plus rembourser leurs prêts. Elles ont donc fait faillite les unes après les autres, ce qui a provoqué un bond du chômage de 26% en un an, et un ralentissement de la production (la baisse de la production en Russie en 2008-2009 a été la pire des 20 plus grandes économies du monde).

La Banque centrale et le gouvernement ont remporté la victoire sur l’inflation à deux chiffres seulement en 2011.

À l’heure actuelle, cette décision a aggravé la chute déjà catastrophique du rouble, mais a finalement sauvé l'économie. La faible inflation est sans aucun doute la principale réalisation de la politique de stabilité de la fin des années 2010, conviennent les économistes interrogés par The Bell. En 2000, le taux moyen d’inflation moyen était de 13,6%, en 2010, de moitié moins 7%.

"Du point de vue du Russe, qui reçoit et dépense en roubles, il est plus rentable d'avoir une inflation stable plutôt qu’un taux de change. Pour les entreprises, tout est ambigu, un rouble fort est avantageux pour les importateurs, un rouble faible pour les exportateurs. En ce sens, le cours flottant est une politique honnête, la banque centrale ne donne la préférence à personne” indique Marcel Salikhov.

Il est à noter qu’aujourd’hui la faible inflation résulte en partie d’une croissance faible.

Excédent budgétaire

Un autre symbole de la fin de la stabilité des années 2010 est d’avoir atteint l'excédent budgétaire (l’excédent en 2019 sera de 1,4% du PIB). En 2018, la balance était positive pour la première fois en sept ans. L'excédent est acquis dans le budget pour les trois prochaines années avec un prix de base du pétrole de 42,4 $ par baril.

"Maintenant, en 2019, nous devons être conscients que notre budget est excédentaire non pas parce que notre économie fonctionne bien, mais parce que la règle budgétaire fonctionne bien et que le prix du pétrole est supérieur à la base. Autrement dit, cet excédent est en partie aléatoire" précise Alexandra Suslina, Groupe d'experts économiques.

Depuis 2019, le budget a reçu des sources de revenus supplémentaires avec la décision impopulaire de relever l'âge de la retraite et d'augmenter la TVA.

Le prix de la stabilité

Le rouble

La monnaie nationale est devenue l'une des principales victimes des ambitions géopolitiques de la Russie. Au cours de la dernière décennie, le rouble s’est déprécié de plus de deux fois face au dollar : l’année 2010 a démarré avec un taux de change rouble/dollar de 30 et l’année 2019 s’est terminée avec un taux de 64.

L'effondrement a commencé à l'été 2014 et en janvier de l'année suivante le rouble s'est effondré de 105%. Dans un premier temps, la banque centrale a essayé de contenir le marché dans les limites du "corridor monétaire" puis elle a laissé le rouble flotter librement.

A l’époque, beaucoup ont accusé la banque centrale d’être responsable de la chute du rouble, mais il y avait en réalité des causes fondamentales à sa dévaluation.
"Sur la période 2010-2013, il y a eu une surchauffe des prêts aux particuliers. Déjà depuis 2013, on pressentait que le cours était trop fort, la masse monétaire augmentait trop rapidement", explique Natalia Orlova de Alfa-Bank. "Et puis les déclencheurs ont fonctionné en mars 2014, avec la chute des prix du pétrole."

Le saut le plus spectaculaire s'est produit le 16 décembre 2014, dit "mardi noir". Dans la nuit, la banque centrale a relevé son taux directeur de 10,5% à 17%, et dans la matinée l'euro et le dollar ont grimpé à des valeurs record.

En même temps, l'OPEP a annoncé qu'elle conserverait les quotas de production de pétrole. Le taux de change était de 1 dollar pour 80 roubles, l'euro a atteint 100 roubles. Les bureaux de change ont dû acheter de nouveaux panneaux d'affichage…

Dans la soirée du même jour, les Moscovites se sont précipités pour acheter des appareils ménagers, de l'électronique et des meubles. Toute cette agitation était compréhensible : l'inflation hebdomadaire était de 0,4% comme le mois d’avant, pourtant l'IPhone avait augmenté de 8 mille roubles.

Pour beaucoup, la chute du rouble s'est transformée en catastrophe personnelle : certaines personnes ont vu leurs versements hypothécaires doubler du jour au lendemain alors que leurs revenus étaient restés les mêmes. En 2016, la Banque centrale a ainsi compté que sur les 25 000 ménages qui avaient des hypothèques en devises, un cinquième d’entre eux avait besoin d'aide.

"Et ensuite ? Il y a du pour et du contre. Les avantages sont que l'inflation est sous contrôle et la masse monétaire augmente lentement. La croissance des prêts à la consommation est maintenant de 20% et la croissance des dépôts est de 6-7%, c'est-à-dire que l'argent va au remboursement des prêts et n'inondent pas l'économie. Les inconvénients s'expliquent par des facteurs structurels. S'il n'y a pas de réformes structurelles, il faudra rattraper la compétitivité des prix. Il y a encore des facteurs externes, des chocs comme les nouvelles sanctions, le ralentissement de la Chine, les guerres commerciales…" explique Natalia Orlova.

Investir en Russie

En termes absolus, actuellement on investit en capital fixe deux fois plus qu'il y a dix ans. Mais le taux d’investissement est très faible.

En 2000, le taux de croissance moyen était supérieur à 28%, en 2010 il était juste en dessous de 10%. A deux reprises, le taux de croissance a été négatif dans les années post-crise en 2009 et en 2015.

Le total des investissements étrangers directs en Russie en 10 ans a diminué de 10 fois et continue de diminuer. En 2018, ils représentaient 0,5% du PIB, contre 1,8% en moyenne au cours des cinq années précédentes. Les investissements dans le capital des entreprises russes se sont effondrés (de 100 fois par rapport à 2008) ainsi que le montant des fonds réinvestis (environ le double).

La chute des investissements est principalement liée à la géopolitique. En raison des risques possibles, les étrangers ont peur d'entrer au capital de sociétés russes. "Et parce que l'économie en Russie se développe lentement, nous n'avons pas beaucoup de projets dans lesquels les étrangers pourraient investir" explique Oleg Shibanov, professeur de Finance à la NES.

La Banque centrale, de son côté, fournit une autre raison. Malgré tous les efforts de dé-offshorisation, moins de fonds reviennent de l'étranger en Russie. Auparavant, la fuite des capitaux était comparable à l’afflux des capitaux. Cela s'expliquait en grande partie par des transactions au travers de sociétés offshore.
Actuellement, il y en a moins : l'afflux d'investissements étrangers est précisément tombé des zones offshore, et principalement de Chypre.

Lire la partie 2 sur l'économie russe : La relance de l’économie russe face à une croissance affaiblie

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