20 ans après l’URSS: quel bilan pour la Russie ?

En 1991, le monde assistait à la chute de l’URSS. Aujourd’hui la Russie proposera, chaque mois, un entretien avec un expert qui analyse cette période de l’histoire et partage sa vision de la Russie d’aujourd’hui. Rencontre avec Philippe Comte.

Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine

Philippe Comte est Maître de conférences de langue et civilisation russes contemporaines à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. La fin de l’URSS et l'évolution de la société russe sont, entre autres, les sujets de son prochain livre «Comprendre la Russie», à paraître au printemps 2012 aux éditions Perrin. Philippe Comte est également président de l’Association Française des Russisants.

Aujourd’hui la Russie: Depuis 1991, comment la Russie a t-elle évolué ?

Philippe Comte: Il est évident que, durant ces 20 dernières années, la Russie a changé, bien que son système politique s'inscrive toujours dans une tradition autoritaire.

Les Russes ont gagné en liberté depuis la fin du régime soviétique. Ils peuvent désormais se déplacer librement à l’étranger, pratiquer la religion de leur choix, créer et faire vivre des associations, des syndicats et partis politiques, (même si pour l'instant cette dernière liberté est beaucoup plus affichée que réelle), créer et développer des entreprises. La Russie d'aujourd'hui n'est plus la Russie soviétique. Une classe moyenne, qu'on estime à 15-20% de la population totale, s'adonne avec jubilation et quelque exagération aux joies de la consommation.

En revanche, il n'est pas certain que «le petit peuple», en réalité une bonne partie de la population (50 à 60% ?), ait gagné au change, et que ses conditions de vie se soient vraiment améliorées depuis 1992; en tout cas il a perdu la sécurité et la stabilité minimale que lui assurait l’ancien régime dans les années «Brejnev», (1970-1985).

Le nouveau «système» économique est beaucoup plus dynamique et donne sa chance aux individus les plus travailleurs et les plus entreprenants.
Mais les écarts de revenus, qui se sont creusés, aggravent la vulnérabilité des simples citoyens, laissés sans défense face à l'arbitraire des puissants et des riches. Par bien des aspects, la « nouvelle » société russe a, je dois dire, quelque chose de profondément indécent.

ALR: Comment définissez-vous l’actuel régime en Russie ?

P.C: L’ancien système autoritaire soviétique, qui « affichait la couleur », a laissé la place à un autoritarisme plus feutré, plus sélectif, donc moins facile à détecter et à appréhender: sa matrice est à mon sens la manière dont Gorbatchev a été écarté du pouvoir, de son poste de président de l'URSS, à la fin de l'année 1991. Cette façon de faire a nettement influencé la constitution du nouveau système politique de la Fédération de Russie.

La mise à l'écart de Gorbatchev s’est en réalité produite sous la forme d’un «contre-putsch» mené par Eltsine dans la foulée du putsch manqué du 19 août 1991, fomenté par certains dirigeants soviétiques, le KGB et l'armée pour conserver tel quel le régime soviétique.
Eltsine avait parfaitement compris qu'il ne serait jamais le «patron» du pays si Gorbatchev restait président. Mais pour écarter Gorbatchev, il fallait dissoudre l'URSS, ce qu'il fit le 8 décembre 1991. Poutine et ses méthodes de gestion ne s'inscrivent pas en rupture avec les méthodes Eltsine, mais dans la continuité.

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En réalité, la Russie reste profondément imprégnée par une culture autoritaire et il est illusoire de penser qu'elle en sortira de sitôt. J'ajoute que cela n'est en rien un gage d'efficacité : que l'Etat tienne un discours «musclé» et agisse de manière autoritaire ne signifie en rien qu'il est obéi, craint et respecté. Les Russes ont depuis longtemps pris l'habitude d'organiser leur vie en dehors des règles officielles, des lois, et en rupture complète avec les discours prononcés et les décisions prises par leurs dirigeants à tous niveaux. «Vaska écoute et continue à manger» dit le proverbe russe. «Cause toujours », disent les Français.

Aujourd'hui, en tout cas au niveau officiel, la Russie est dans une «sorte d'entre-deux» qui est assez délicat à saisir, et je ne suis pas sûr que nous ayons dans notre lexique les mots pour le définir. On pourrait formuler les choses ainsi : Staline et ses tortionnaires sont aujourd'hui un vieux souvenir, que les Russes d'ailleurs préfèrent oublier, mais la démocratie apaisée, où les droits de l'individu et les droits de propriété sont protégés et inviolables, fait encore figure de lointaine utopie...

ALR: Selon vous, quel autre schéma politique aurait été possible après l’URSS ?

P.C: Il n’y a jamais un seul choix possible. La démarche gorbatchévienne, plus mesurée, qui aurait conservé une Union Soviétique réaménagée comme cadre à l'application de réformes progressives, contenait en elle beaucoup plus de sagesse et aurait certainement été beaucoup plus clémente pour la population.

Au contraire, la voie choisie fin 1991-début 1992 a été extrêmement violente pour le peuple. On oublie souvent les souffrances qui ont été imposées aux Russes. Presque 300 millions d'individus ont été plongés dans des difficultés économiques, matérielles, psychologiques, que rien ne les avait préparées à affronter. Le prix payé par le peuple russe a été très élevé.

Cela n’a été ni vu, ni analysé en Occident, où la chute du système soviétique a été applaudie. Je reste persuadé qu'il aurait été possible d'emprunter une voie médiane, plus soucieuse de la population.

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