1914 : 100 après, la Russie renoue avec son histoire

2014 marque en Europe le centième anniversaire du début de la Première Guerre mondiale. En Russie, on parle d’une guerre oubliée.

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Reconstitution de l’offensive Broussilov au parc de Kolomenskoye en juin 2014

ENTRETIEN avec Alexandre Yourevitch Bubnov, politologue, chercheur à l'Université d'Etat de Sciences Humaines de Moscou, et spécialiste de l'histoire politique de la Russie moderne.

Russie Info : Il y a peu ou pas de monuments dédiés à la Première Guerre mondiale en Russie. Pourquoi parle-t-on d'une guerre oubliée en Russie ?

Alexandre Y. Bubnov : La Première Guerre mondiale a été oubliée en Russie, car en octobre 1917, la continuité historique entre l'Empire russe et l'Union soviétique fut rompue par la Révolution. Le parti des bolcheviks, parvenu au pouvoir, adopta vis-à-vis de la guerre une position défaitiste et la considéra comme injuste et "impérialiste". Une victoire hypothétique de la Russie aurait rendu impossible l'arrivée au pouvoir des révolutionnaires radicaux, puisqu’elle aurait affermi et accentué inévitablement le prestige du régime tsariste. C'est pourquoi les révolutionnaires (et les bolcheviks en particulier) agirent en faveur d’une décomposition de l'armée et de l’arrêt de la guerre.

En Union soviétique, les héros et victimes de cette guerre furent alors considérés comme étrangers et inutiles. Pendant l’URSS, l’enseignement de l’histoire négligea la Première Guerre mondiale en l’axant principalement sur la médiocrité de l’autorité impériale, coupable d’avoir versé le sang du peuple pour favoriser ses intérêts. Cette politique entraina l'oubli quasi total de la guerre, les monuments furent perdus ainsi que les lieux de sépulture des soldats. A Moscou et Saint-Pétersbourg, furent partiellement détruits ou perdus les cimetières commémoratifs des soldats tombés au combat.

Au cours des vingt dernières années, à l'initiative de passionnés, des actions locales ont émergé, mais jusqu'à récemment dans la Russie post-soviétique, il n’y a eu aucun monument d'importance nationale. Aujourd’hui, dans l'attente d'une date de commémoration nationale, la situation a surtout changé au niveau de l'Etat.

Le 1er Août 2014 a eu lieu l'événement central du centenaire avec l’inauguration du monument aux combattants russes de la Première Guerre mondiale sur le mémorial du mont Poklonnaiia à Moscou (au même endroit que le mémorial consacré à la Grande Guerre patriotique). Le projet du monument a été choisi par un vote sur Internet ouvert auquel ont participé plus de 200 000 personnes, et des dons volontaires ont permis sa réalisation.

De plus, près de Saint-Pétersbourg, il y avait avant la Révolution, un grand cimetière dédié aux soldats tombés au front. Nicolas II souhaitait que ce cimetière devienne le principal mémorial de cette guerre. Il est maintenant en cours de restauration, les tombes oubliées sont déblayées et dans les années à venir, il est prévu de reconstituer un mémorial. Le projet de la famille impériale pourra être ainsi réalisé avec cent ans de retard.

Russie Info : Le 8 juin dernier, était reconstitué au parc de Kolomenskoye à Moscou l'offensive Broussilov au cours du festival « Times and Epoch ». Quelle place la Première Guerre mondiale a t-elle maintenant dans l'histoire russe collective ?

Alexandre Y. Bubnov : Commémorer la Première Guerre mondiale est important pour la Russie moderne, et cela pour plusieurs raisons.

D’abord, il y a pour la société russe un devoir moral : la guerre a tué plus de deux millions de soldats russes (et le nombre total de victimes en Russie s’élève à près de 9 millions de personnes), et leur mémoire n’a jamais été saluée.

Ensuite, il s’agit de restaurer les liens historiques avec la Russie avant 1917. En URSS, toute l’expérience de l’histoire russe avant la Révolution a été rejetée. Au moins au niveau de la propagande officielle. L’histoire soviétique voyait leurs prédécesseurs seulement comme révolutionnaires et combattants du régime. Pour la Russie moderne, c’est important de se remémorer la dette des alliés et les victimes apportées, cela peut contribuer à restaurer les liens historiques avec l'Europe. Membre de l'Entente, elle a apporté une contribution importante pour stopper l'expansion allemande. La Russie jusqu'en 1917 faisait partie de la civilisation européenne.

La Première Guerre mondiale est aussi un symbole du lien avec la Russie impériale, ainsi qu’avec les populations émigrées. Beaucoup d'intellectuels russes de premier plan, forcés de fuir la Russie soviétique, étaient des patriotes et d’anciens combattants ardents. Il suffit de se rappeler le grand ingénieur de l’aviation, Igor Sikorsky, concepteur d’avions et d’hélicoptères et fondateur d'un des plus grandes corporations aéronautiques des États-Unis, portant son nom.

Le gouvernement et la société en Russie ont ainsi entrepris un important projet de restauration de la mémoire historique, en surmontant une fracture idéologique artificielle.

Russie Info: Quelles étaient les raisons pour la Russie de s'engager dans ce conflit ?

Alexandre Y. Bubnov : On peut expliquer l'entrée de la Russie dans la guerre par trois raisons principales. Tout d'abord, il y a la volonté de sauver leur allié, la Serbie, de la défaite et de l'occupation austro-hongroise. Malgré les réticences face à une confrontation militaire directe avec l'Allemagne, il n’était pas possible pour le tsar de rester à l’écart car c'était une exigence de l'ensemble de la société russe. L'opinion publique en Russie était complètement orientée en faveur du peuple slave et orthodoxe de Serbie.

Ensuite, les autorités russes ont compris que si l’Allemagne vainquait les Français, elle enverrait alors toutes ses forces sur la Russie. Il était donc important d'aider la France et de créer un deuxième front face à l’Allemagne. Cela est devenu la base à la fin du XIXe siècle de l'alliance militaire franco-russe dirigée contre les plans agressifs de l'Allemagne, qui deviendra plus tard l'Entente.
Enfin, à plus long terme, la Russie devait, en cas de victoire et à titre de compensation, obtenir le contrôle des détroits du Bosphore et des Dardanelles, ouvrir ainsi sur la mer Méditerranée et faire de la mer Noire un lac intérieur russe. C'était depuis longtemps le rêve géopolitique des tsars russes, rêve qui fut souvent près de se réaliser mais qui à chaque fois échoua, à cause de la rivalité des autres grandes puissances, en premier lieu l'Angleterre.

Russie Info : Quel rôle a joué la Première Guerre mondiale dans l'effondrement du régime tsariste ?

Alexandre Y. Bubnov : Dans la littérature soviétique dominait l’idée que la chute du régime tsariste était une conséquence directe des défaites sur le front de la Première Guerre mondiale. Maintenant ce point de vue apparait comme dépassé et conçu dans le but de justifier rétroactivement l'inéluctabilité de la Révolution. Car les faits suggèrent le contraire. Les défaites les plus graves de l'armée impériale russe n'ont pas eu lieu en 1917 mais deux ans plus tôt. En 1915, un coup dur pour la Russie a été la soi-disant "grande retraite", lorsqu’en raison du manque d'obus, l’armée russe n’a pas pu empêcher la percée des Allemands et des Austro-Hongrois et a été contrainte de quitter les grandes régions de l'ouest du pays.

Mais déjà en 1916, la Russie a réussi à réadapter l'industrie aux besoins militaires, pour surmonter la « crise des obus » et équiper l'armée avec des armes modernes suffisantes. Cela a été suivi par l'offensive Broussilov en Galice, qui a mis au bord de la défaite un allié clé de l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie. Ainsi, vers 1917, l'armée russe était pleinement mobilisée, avec une expérience de combat et des armes suffisantes pour vaincre la Turquie et l'Autriche-Hongrie et empêcher la victoire de l’Allemagne.

Parallèlement, en février 1917 dans la capitale impériale de Saint-Pétersbourg, une révolution armée commençait, ayant pour cause principale, comme il arrive souvent, des problèmes d’approvisionnement et la faim. Le parti d’'opposition profita alors du mécontentement des habitants vis-à-vis de la guerre et des longues coupures d'approvisionnement pour organiser un coup d'État, soutenu par des soldats de la garnison de réserve. Cela aboutit au renversement du tsar Nicolas II. La poursuite de la guerre avec le changement révolutionnaire de pouvoir fut très difficile et comme l’ont montré les événements ultérieurs, infructueuse.

Un journaliste russe a écrit à l'époque que la Russie était comme une voiture fonçant à toute allure sur une route sinueuse dans laquelle les passagers mécontents par la manière de conduire du conducteur l’ont éjecté. La Révolution affecta grandement la combativité de l'armée russe, l'anarchie et la propagande révolutionnaire provoquèrent la décomposition croissante des troupes, des désertions et l’affaiblissement total du commandement. La structure de l'État russe faiblit tant que le pouvoir en octobre 1917 put être acquis par les forces les plus radicales de la Révolution, le parti des bolcheviks, qui conclut alors la paix séparée avec l'Allemagne et sortit la Russie de la guerre.

Deux coups d'Etat en 1917 provoquèrent donc l'effondrement de l'Empire Russe, et dénuèrent de sens le sort de toutes les victimes russes tombées pour cette guerre. Ils privèrent le pays de sa place légitime, payée par le sang, parmi les vainqueurs.

Russie Info : Comment est commémorée en Russie la Première Guerre mondiale?

Alexandre Y. Bubnov : A l’approche du centième anniversaire de la Première Guerre mondiale, la Russie a lancé un vaste programme gouvernemental. Il a été publié un grand nombre d’ouvrages historiques. A la télévision, une série entière de documentaires sur la guerre a été produite, notamment le projet du fameux metteur en scène russe Fiodor Bondartchouk « La Première Guerre mondiale, le suicide de l’Europe ». Des longs métrages y sont consacrés, y compris sur des histoires peu connues comme la participation de femmes bénévoles dans le « bataillon de la mort » (basé sur la biographie de la première femme officier de l’Armée russe Maria Botchkareva).

La grande partie des lieux mémorables de batailles se trouve maintenant en dehors de la Russie. Les combats sur le front oriental de la Première Guerre mondiale étaient pour l’essentiel dans la partie occidentale de l'Empire russe, sur le territoire de la Pologne moderne, les pays Baltes, l'Ukraine Occidentale et la Biélorussie. Et c'est une différence significative avec la Seconde Guerre mondiale, où l'invasion allemande affecta profondément la Russie centrale, et dans presque chaque village il y a un monument aux héros de cette guerre.
L'exception est l'enclave la plus occidentale de la Fédération de Russie – la région de Kaliningrad, la partie de l'ancienne Prusse allemande orientale. Ici, plusieurs batailles monopolisèrent un grand nombre de soldats allemands et aida ainsi les Français à défendre Paris, ce qui a finalement conduit à la défaite de l'Empire allemand.

Le souvenir des batailles dans la Prusse orientale revient maintenant progressivement, les monuments funéraires sont restaurés, comme dans la capitale provinciale de Kaliningrad (anciennement Königsberg allemand). Les mémoriaux en territoire étranger sont aussi nécessaires, comme le cimetière commémoratif de Saint-Hilaire-le-Grand en France, où les soldats russes de la Force expéditionnaire en France et ses alliés ont été enterrés, reflétant ainsi l'impact de la machine de guerre allemande sur le front occidental.

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