«L’Appartement» à Moscou, un lieu de vie pour les psychotiques

Dans la banlieue de Moscou, niché dans l’enceinte du lycée technique n°21, se trouve «L’Appartement». Une sorte de logement communautaire où vivent ensemble des adolescents et des adultes atteints de maladies psychotiques, encadrés par des psychologues.

Yulia Akhtyamova (deuxième à gauche) avec deux autres psychologues (en haut à droite), Andreï (à gauche) et Xsénia (à droite)

17 « colocataires », entre 18 et 31 ans, vivent dans L’Appartement. Certains souffrent d’autisme, de paranoïa, de schizophrénie, d’autres de maladies génétiques.

Xsénia est l’une des locataires. Elle s’inquiète de savoir si sa coiffure est jolie. Elle resserre sa queue-de-cheval, arrange sa frange, se regarde dans le miroir. Ça va ? interroge t-elle en montrant ses cheveux. Elle fait quelques pas en comptant sur ses doigts et retourne se planter devant le miroir.

Avec la jeune femme, Andreï et Dima, deux autres locataires, sont dans le salon. Andreï rit tout seul, se parle à lui même, et ordonne les objets dans la pièce. Sur les étagères, chaque chose à sa place, chaque objet bien droit. Dima, quant à lui, n’utilise pas la parole pour communiquer. Il ne parle pas mais ne perd pas une miette de ce qui ce passe autour de lui.

La Pratique à plusieurs

Dans L’Appartement, tous partagent l’expérience de la vie sociale. Les locataires sont encadrés par des médecins qui suivent une orientation de traitement originale appelée la « Pratique à plusieurs ».

La paternité du terme revient au psychanalyste français Jacques-Alain Miller, et désigne une direction de travail où la socialisation et la réinsertion scolaire constituent l’objectif de fond.

« Cette orientation part d’une base d’analyse lacanienne qui implique l’idée que nous pouvons tous vivre ensemble même les personnes qui ont des problèmes avec la vie sociale », explique Yulia Akhtyamova, psychologue, responsable du projet.

Tout en faisant visiter l’Appartement, elle confie qu’il existe à ce jour très peu de lieux qui s’inscrivent dans cette voie. Quatre seulement sont recensés dans le monde dont les centres spécialisés de L’antenne 110 et du Courtil en Belgique.

L’apprentissage de la vie sociale

L’Appartement a ouvert en décembre 2010. Le projet est financé par un Centre de pédagogie curative de la capitale, avec l’aide du lycée technologique n°21 qui met à disposition le logement.
«Comme le lycée accueille uniquement des orphelins et des personnes sourdes ou muettes, son directeur a été sensible à notre problème. Nos « locataires » sont tous inscrits dans l’établissement où 3 jours par semaine, ils apprennent un métier», indique Yulia Akhtyamova.

Les familles des locataires ne versent aucun loyer, sinon 200 roubles (environ 5 euros) par jour de présence pour contribuer aux repas.

Image of Quelque chose à dire à l'enfant autiste: Pratique à plusieurs à l'Antenne 110
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« Nous travaillons également beaucoup avec les parents. Ils sont importants comme experts dans la vie de leurs enfants et nous avons besoin d’eux pour que nos locataires changent leurs habitudes à la maison. Certains n’ont jamais préparé un thé ou rangé leur chambre, alors qu’ici, ils doivent participer aux taches quotidiennes. On veut les responsabiliser pour les rendre plus autonomes», explique Yulia Akhtyamova qui ajoute qu’aujourd’hui un seul des locataires a quitté l’appartement pour travailler dans un théâtre.

La jeune Xsénia, la plus prolixe du groupe, n’hésite pas à confier qu’elle aime vivre dans L’Appartement « parce qu’il y a du monde » et qu’elle aime les ateliers de danse de tango.

L’Appartement vs l’internement psychiatrique

Aujourd’hui l’équipe médicale veut convaincre le gouvernement de développer d’autres structures identiques à L’Appartement dans le pays. Mais son objectif principal est avant tout d’obtenir un cadre juridique qui lui permette de garder, ou d’accueillir, également des personnes psychotiques lorsqu’elles sont orphelines.

Actuellement en Russie, la loi désigne l’Etat comme le seul tuteur légal des orphelins. Or, à part les hôpitaux psychiatriques, celui-ci ne connaît pas d’autre institution légale où placer les orphelins malades.

Pour pallier ce manque, un groupe de parents inquiets travaille avec des juristes pour présenter au gouvernement des propositions de lois.

« Certains sont déjà âgés et refusent qu’à leur disparition leur enfant soit interné dans des structures où le manque de personnel, qualifié ou non, fait qu’ils ne peuvent pas être pris en charge et s’en sortir. Ils travaillent dur pour trouver une voie. Cela avance mais c’est très long de vouloir changer une loi dans le pays », confie Yulia Akhtyamova.

Par ailleurs, la responsable de l ‘Appartement est bien consciente que cette action implique la création de nombreuses autres structures en Russie ; une proposition de changement de loi ne peut avoir de poids avec un seul "Appartement" sur tout le territoire russe.

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